La Route aux quatre chansons
Analyse littéraire
Brassens construit cette chanson sur un principe de variation répétée : le narrateur emprunte successivement la route de Dijon, le pont d'Avignon, les prisons de Nantes et enfin le chemin du retour, mais chaque étape aboutit au même constat — « elle avait changé de ton ». Ce que le texte met en scène, ce n'est pas tant la déception amoureuse que l'écart entre une figure idéalisée héritée de la chanson populaire et ce que le narrateur trouve en réalité : une Marjolaine qui réclame des « ducatons », des dames distinguées qui appellent les gendarmes, une geôlière qui se réjouit de la pendaison. Le refrain « la … de la chanson avait de plus nobles façons » nomme explicitement cet écart, et c'est là toute la mécanique du texte : Brassens ne détruit pas les figures du folklore, il les confronte à ce qu'elles sont devenues, avec une légèreté qui doit beaucoup au lexique — « digue digue don », « quelle mouch' les a piquées », « d'un air blagueur » — et qui empêche la chanson de virer à la plainte. Le dernier couplet rompt pourtant ce ton : la blonde retrouvée avec « du monde » sous l'édredon, la « colombe qui se fait la paire », et surtout ce « en cachette, dans mon cœur, la peine était profonde » — cette confidence glissée entre deux rimes comiques donne à la conclusion une sincérité que les trois couplets précédents retenaient soigneusement. Ce qui reste au narrateur, ce sont les « quatr' chansons » — les chansons populaires elles-mêmes, celles qu'il a cherché à revivre et qui lui survivent, intactes dans leur idéal, même si le monde, lui, n'y correspond plus.
Strophe 1
J'ai pris la route de Dijon
Pour voir un peu la Marjolaine,
La belle, digue digue don,
Qui pleurait près de la fontaine.
Mais elle avait changé de ton,
Il lui fallait des ducatons
Dedans son bas de laine
Pour n'avoir plus de peine.
Elle m'a dit : "Tu viens, chéri ?
Et si tu me paye' un bon prix,
Aux anges je t'emmène,
Digue digue don daine."
La Marjolain' pleurait surtout
Quand elle n'avait pas de sous.
La Marjolain' de la chanson
Avait de plus nobles façons.
Strophe 2
J'ai passé le pont d'Avignon
Pour voir un peu les belles dames
Et les beaux messieurs tous en rond
Qui dansaient, dansaient, corps et âmes.
Mais ils avaient changé de ton,
Ils faisaient fi des rigodons,
Menuets et pavanes,
Tarentelles, sardanes,
Et les bell's dam's m'ont dit ceci :
"Étranger, sauve-toi d'ici
Ou l'on donne l'alarme
Aux chiens et aux gendarmes ! "
Quelle mouch' les a donc piquées,
Ces belles dam's si distinguées ?
Les belles dam's de la chanson
Avaient de plus nobles façons.
Strophe 3
Je me suis fait fair' prisonnier,
Dans les vieilles prisons de Nantes,
Pour voir la fille du geôlier
Qui, paraît-il, est avenante.
Mais elle avait changé de ton.
Quand j'ai demandé : "Que dit-on
Des affaires courantes,
Dans la ville de Nantes ?"
La mignonne m'a répondu :
"On dit que vous serez pendu
Aux matines sonnantes,
Et j'en suis bien contente !"
Les geôlières n'ont plus de cœur
Aux prisons de Nante' et d'ailleurs.
La geôlière de la chanson
Avait de plus nobles façons.
Strophe 4
Voulant mener à bonne fin
Ma folle course vagabonde,
Vers mes pénates je revins
Pour dormir auprès de ma blonde,
Mais elle avait changé de ton,
Avec elle, sous l'édredon,
Il y avait du monde
Dormant près de ma blonde.
J'ai pris le coup d'un air blagueur,
Mais, en cachette, dans mon cœur,
La peine était profonde,
L'chagrin lâchait la bonde.
Hélas ! du jardin de mon père,
La colombe s'est fait la paire...
Par bonheur, par consolation,
Me sont restées les quatr' chansons.