La Tondue

Analyse littéraire
Brassens prend pour sujet une tondue de la Libération — une femme dont le crime fut d'avoir aimé en allemand, « ich liebe dich » — et traite cette scène d'humiliation collective sur un registre délibérément léger, presque badin, où les « accroch'-cœur » et les « cheveux postiches » côtoient les sans-culottes et les bonnets phrygiens. Ce mélange de vocabulaire révolutionnaire solennel et de détails capillaires dérisoires retourne la gravité de la foule contre elle-même, en faisant des justiciers des « coupeurs de natt's » et d'un tondeur de chiens l'exécuteur d'une sentence patriotique. Le vrai sujet, pourtant, c'est le narrateur lui-même, qui avoue sans se défausser qu'il n'a « pas bougé du fond de sa torpeur » et que ce sont les « coupeurs de cheveux en quatre » qui lui ont fait peur — autrement dit, la peur du jugement collectif, dite clairement, sans faux-semblant. Le geste final, ramasser un accroche-cœur dans la poussière et le « mettre à sa boutonnière comme une fleur », est à la fois une tendresse discrète pour la femme tondue et une provocation tranquille envers ceux qui distribuent les honneurs : là où il n'a pas su agir, il porte au moins sa propre décoration, et elle ne lui a rien coûté de glorieux.
Strophe 1
La belle qui couchait avec le roi de Prusse,
Avec le roi de Prusse,
À qui l'on a tondu le crâne rasibus,
Le crâne rasibus,
Strophe 2
Son penchant prononcé pour les "ich liebe dich ",
Pour les "ich liebe dich ",
Lui valut de porter quelques cheveux postiches,
Quelques cheveux postiches.
Strophe 3
Les braves sans-culottes, et les bonnets phrygiens,
Et les bonnets phrygiens,
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens,
À un tondeur de chiens.
Strophe 4
J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison,
Parti pour sa toison,
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon,
Pour sauver son chignon,
Strophe 5
Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur,
Du fond de ma torpeur.
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur,
En quatre m'ont fait peur.
Strophe 6
Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue,
Elle eut été tondue,
J'ai dit : " C'est malheureux, ces accroch'-cœur perdus,
Ces accroch'-cœur perdus. "
Strophe 7
Et, ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière,
Qui traînait dans l'ornière,
Je l'ai, comme une fleur, mis à ma boutonnière,
Mis à ma boutonnière.
Strophe 8
En me voyant partir arborant mon toupet,
Arborant mon toupet,
Tous ces coupeurs de natt's m'ont pris pour un suspect,
M'ont pris pour un suspect.
Strophe 9
Comme de la patrie je ne mérite guère,
Je ne mérite guère,
J'ai pas la Croix d'Honneur, j'ai pas la Croix de Guerre,
J'ai pas la Croix de Guerre,
Strophe 10
Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur,
Avec trop de rigueur.
J'ai ma rosette à moi : c'est un accroche-cœur,
C'est un accroche-cœur.
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