La Traîtresse

Analyse littéraire
Le ressort comique repose sur un renversement savoureux : c'est l'amant qui se pose en victime de la trahison, alors que la trahison consiste pour sa maîtresse à retrouver son propre mari. Brassens pousse l'absurde jusqu'au bout en mobilisant un vocabulaire du désastre tragique — « fossoyeur », « infamie », « satanique », « perfide » — pour décrire ce qui n'est, objectivement, qu'un mari retrouvant sa femme. Ce décalage entre la gravité affichée du narrateur et la banalité de la situation est ce qui fait rire, et le refrain « Ma maîtresse, la traîtresse » le concentre à chaque couplet avec une efficacité redoublée. Le coup de grâce vient de la réplique de la femme — « Le plus cornard des deux n'est point celui qu'on croit » — qui retourne la situation sans appel : le narrateur, si prompt à crier à la trahison, était lui-même en train d'en commettre une. Le dernier couplet achève de brouiller les rôles en évoquant une maîtresse qui « intervertit l'ordre de ses cocus », formulation aussi juridique que grotesque, qui clôt la chanson non sur une leçon mais sur un vertige comique où tout le monde trompe tout le monde et personne n'a le beau rôle.
Strophe 1
J'en appelle à la mort, je l'attends sans frayeur,
Je n' tiens plus à la vie, je cherche un fossoyeur
Qui aurait un' tombe à vendre à n'importe quel prix :
J'ai surpris ma maîtresse au bras de son mari,
Ma maîtresse, la traîtresse !
Strophe 2
J' croyais tenir l'amour au bout de mon harpon,
Mon p'tit drapeau flottait au cœur d' madam' Dupont,
Mais tout est consommé : hier soir, au coin d'un bois,
J'ai surpris ma maîtresse avec son mari, pouah !
Ma maîtresse, la traîtresse !
Strophe 3
Trouverai-je les noms, trouverai-je les mots,
Pour noter d'infamie cet enfant de chameau
Qui a choisi son époux pour tromper son amant,
Qui a conduit l'adultère à son point culminant ?
Ma maîtresse, la traîtresse !
Strophe 4
Où donc avais-j' les yeux ? Quoi donc avais-j' dedans ?
Pour n' pas m'être aperçu depuis un certain temps
Que, quand ell' m'embrassait , ell' semblait moins goulue
Et faisait des enfants qui n' me ressemblaient plus.
Ma maîtresse, la traîtresse !
Strophe 5
Et pour bien m'enfoncer la corne dans le cœur,
Par un raffinement satanique, moqueur,
La perfide, à voix haute, a dit à mon endroit :
"Le plus cornard des deux n'est point celui qu'on croit."
Ma maîtresse, la traîtresse !
Strophe 6
J'ai surpris les Dupont, ce couple de marauds,
En train d' recommencer leur hymen à zéro,
J'ai surpris ma maîtresse équivoque, ambiguë,
En train d'intervertir l'ordre de ses cocus.
Ma maîtresse, la traîtresse !
← Retour