L'Amandier
Analyse littéraire
Le narrateur se présente d'emblée comme un fier propriétaire — « j'avais l' plus bel amandier du quartier » — dont l'arbre nourricier devient le prétexte à une joute amoureuse avec un « écureuil en jupon » qui propose un « baiser fripon » contre une amande, installant dès le départ un rapport d'échange enjoué plutôt que sentimental. Les verbes « croques », « picores », « grignotes » dessinent une progression sensuelle et légèrement prédatrice qui fait de la montée dans l'arbre bien davantage qu'une cueillette. Le retournement est savoureux : quand la belle a « tout rongé, tout mangé », elle renvoie le paiement aux calendes — « quand les nigauds seront pourvus d'ailes » — avant de finalement « tout rendre » en baisers, comme si la perte de la récolte avait été le prix juste du plaisir. Le narrateur n'est ni dupe ni amer : il accepte le marché avec bonne humeur, et la légèreté du ton tient à cette acceptation sans rancœur. C'est seulement au dernier couplet que le ton change, quand l'automne, la foudre et les « autans » font tomber l'arbre en poudre et l'amour avec lui — la coïncidence des deux disparitions, posée simplement, sans commentaire, est ce qui donne à la chanson sa petite mélancolie finale.
Strophe 1
J'avais l' plus bel amandier
Du quartier,
J'avais l' plus bel amandier
Du quartier,
Et, pour la bouche gourmande
Des filles du monde entier,
J' faisais pousser des amandes
Le beau, le joli métier !
Strophe 2
Un écureuil en jupon,
Dans un bond,
Un écureuil en jupon,
Dans un bond,
Vint me dir' : "Je suis gourmande
Et mes lèvres sentent bon,
Et, si tu m' donn's une amande,
J' te donne un baiser fripon !
Strophe 3
— Grimpe aussi haut que tu veux,
Que tu peux,
Grimpe aussi haut que tu veux,
Que tu peux,
Et tu croqu's, et tu picores,
Puis tu grignot's, et puis tu
Redescends plus vite encore
Me donner le baiser dû !"
Strophe 4
Quand la belle eut tout rongé,
Tout mangé...
Quand la belle eut tout rongé,
Tout mangé...
"Je te paierai, me dit-elle,
À pleine bouche quand les
Nigauds seront pourvus d'ailes
Et que tu sauras voler !
Strophe 5
"Mont' m'embrasser si tu veux,
Si tu peux...
Mont' m'embrasser si tu veux,
Si tu peux...
Mais dis-toi que, si tu tombes,
J'n'aurai pas la larme à l'œil,
Dis-toi que, si tu succombes,
Je n' porterai pas le deuil !"
Strophe 6
Les avait, bien entendu,
Toutes mordues,
Les avait, bien entendu,
Toutes mordues,
Tout's grignoté's, mes amandes,
Ma récolte était perdue,
Mais sa joli' bouch' gourmande
En baisers m'a tout rendu !
Strophe 7
Et la fête dura tant
Qu' le beau temps...
Et la fête dura tant
Qu' le beau temps...
Mais vint l'automne, et la foudre,
Et la pluie, et les autans
Ont changé mon arbre en poudre...
Et mon amour en mêm' temps !