L'Ancêtre
Analyse littéraire
Brassens construit chaque couplet sur le même mouvement : une promesse généreuse — guitares, bouteilles, belles du quartier — brisée par les « carabins » qui refusent l'entrée, et remplacée par son exact contraire institutionnel, cantiques, eau bénite, robe de sœur. Le mot « peuchère », posé à la rime comme une résignation mi-figue mi-raisin, dit toute la distance que Brassens maintient entre l'indignation et le pathos : on n'est pas dans la plainte, on est dans la dérision. Les références convoquées — Django, Crolla, Manon Lescaut, Dalila — ne sont pas là pour faire érudit, elles habillent l'ancêtre d'une vie pleine et charnelle que l'hospice s'emploie à effacer. Le refrain « Quand nous serons ancêtres » déplace joliment la perspective : ce n'est plus le vieillard qu'on plaint, c'est le narrateur qui se projette dans le même futur et réclame pour lui-même — guitares, bon vin, belles mignonnes — ce qu'on a refusé à l'autre. La chanson ne prétend pas réécrire la mort, elle réclame simplement qu'on ne l'ampute pas de ce qui rendait la vie agréable.
Strophe 1
Notre voisin l'ancêtre était un fier galant
Qui n'emmerdait personne avec sa barbe blanche,
Et quand le bruit courut qu' ses jours étaient comptés,
On s'en fut à l'hospice afin de l'assister.
On avait apporté les guitar's avec nous
Car, devant la musique, il tombait à genoux,
Excepté toutefois les marches militaires
Qu'il écoutait en se tapant le cul par terre.
Strophe 2
Émules de Django, disciples de Crolla,
Toute la fine fleur des cordes était là
Pour offrir à l'ancêtre, en signe d'affection,
En guis' de viatique, une ultime audition.
Strophe 3
Hélas ! les carabins ne les ont pas reçus,
Les guitar's sont restées à la porte cochère,
Et le dernier concert de l'ancêtre déçu
Ce fut un pot-pourri de cantiques, peuchère !
Strophe 4
Quand nous serons ancêtres,
Du côté de Bicêtre,
Pas de musique d'orgue, oh ! non,
Pas de chants liturgiques
Pour qui aval' sa chique,
Mais des guitar's, cré nom de nom !
Strophe 5
On avait apporté quelques litres aussi,
Car le bonhomme avait la fièvre de Bercy
Et les soirs de nouba, parol' de tavernier,
À rouler sous la table il était le dernier.
Saumur, Entre-Deux-Mers, Beaujolais, Marsala,
Toute la fine fleur de la vigne était là
Pour offrir à l'ancêtre, en signe d'affection,
En guis' de viatique, une ultim' libation.
Strophe 6
Hélas ! les carabins ne les ont pas reçus,
Les litres sont restés à la porte cochère,
Et l' coup de l'étrier de l'ancêtre déçu
Ce fut un grand verre d'eau bénite, peuchère !
Strophe 7
Quand nous serons ancêtres,
Du côté de Bicêtre,
Ne nous faites pas boire, oh ! non,
De ces eaux minéral's, bénites ou lustrales,
Mais du bon vin, cré nom de nom !
Strophe 8
On avait emmené les belles du quartier,
Car l'ancêtre courait la gueuse volontiers.
De sa main toujours leste et digne cependant
Il troussait les jupons par n'importe quel temps.
Depuis Manon Lescaut jusques à Dalila
Toute la fine fleur du beau sexe était là
Pour offrir à l'ancêtre, en signe d'affection,
En guis' de viatique, une ultime érection.
Strophe 9
Hélas ! les carabins ne les ont pas reçues,
Les belles sont restées à la porte cochère,
Et le dernier froufrou de l'ancêtre déçu
Ce fut celui d'une robe de sœur, peuchère !
Strophe 10
Quand nous serons ancêtres,
Du côté de Bicêtre,
Pas d'enfants de Marie, oh ! non,
Remplacez-nous les nonnes
Par des belles mignonnes
Et qui fument, cré nom de nom !