L'Antéchrist

Interprété par Jean Bertola
Analyse littéraire
Le « bien sûr » répété trois fois de suite installe une voix qui feint de concéder l'évidence pour mieux la retourner : oui, la Passion était douloureuse, oui Jésus était courageux — mais justement, c'est parce que tout le monde le sait que Brassens peut se permettre d'en parler autrement. La « bibine » de l'éponge, le « remonte-pente » absent au Golgotha, le Christ qui « tarabuste » : ces mots familiers glissés dans un récit sacré ne profanent pas par principe, ils ramènent le corps souffrant à sa dimension concrète et un peu ridicule, ce que le latin d'église avait soigneusement recouvert. Mais le coup de force vient à la quatrième strophe, où la relation entre le père et le fils se résume à un « accord tacite » — tu montes sur la croix, je te ressuscite — formule qui ne nie pas la foi mais qui en expose la mécanique, transformant le mystère en contrat à peu près raisonnable. Le Christ devient alors « tête d'affiche », « portrait en vedette » : non par cynisme, mais parce que Brassens observe que la gloire posthume était, dès le départ, inscrite dans le geste. La chute finale, « il s'est fichu dedans », clôt le tout non pas comme un verdict mais comme un haussement d'épaules : le sacrifice n'a pas sauvé grand monde, et pourtant, reconnaît le narrateur, beaucoup en feraient autant — ce qui dit moins de mal de la religion que de bien de l'absurde générosité humaine.
Strophe 1
Je ne suis pas du tout l'antéchrist de service,
J'ai même pour Jésus et pour son sacrifice
Un brin d'admiration, soit dit sans ironie.
Car ce n'est sûrement pas une sinécure,
Non, que de se laisser cracher à la figure
Par la canaille et la racaille réunies.
Strophe 2
Bien sûr, il est normal que la foule révère
Ce héros qui jadis partit pour aller faire
L'alpiniste avant l'heure en haut du Golgotha,
En portant sur l'épaule une croix accablante,
En méprisant l'insulte et le remonte-pente,
Et sans aucun bravo qui le réconfortât !
Strophe 3
Bien sûr, autour du front, la couronne d'épines,
L'éponge trempée dans Dieu sait quelle bibine,
Et les clous enfoncés dans les pieds et les mains,
C'est très inconfortable et ça vous tarabuste,
Même si l'on est brave et si l'on est robuste,
Et si le paradis est au bout du chemin.
Strophe 4
Bien sûr, mais il devait défendre son prestige,
Car il était le fils du ciel, l'enfant prodige,
Il était le Messie et ne l'ignorait pas.
Entre son père et lui, c'était l'accord tacite :
Tu montes sur la croix et je te ressuscite !
On meurt de confiance avec un tel papa.
Strophe 5
Il a donné sa vie sans doute mais son zèle
Avait une portée quasi universelle
Qui rendait le supplice un peu moins douloureux.
Il savait que, dans chaque église, il serait tête
D'affiche et qu'il aurait son portrait en vedette,
Entouré des élus, des saints, des bienheureux.
Strophe 6
En se sacrifiant, il sauvait tous les hommes.
Du moins le croyait-il ! Au point où nous en sommes,
On peut considérer qu'il s'est fichu dedans.
Le jeu, si j'ose dire, en valait la chandelle.
Bon nombre de chrétiens et même d'infidèles,
Pour un but aussi noble, en feraient tout autant.
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