Le Bistrot

Analyse littéraire
Le bistrot que plante Brassens en ouverture — « coin pourri du pauvre Paris », patron « gros dégueulasse » — n'a rien d'un cadre neutre : le décor est chargé d'emblée, et le mot « dégueulasse », répété comme une ponctuation, donne le ton d'une chanson qui ne cherche pas à ménager ses personnages. Ce qui retient pourtant la foule des « marmiteux » et « calamiteux », rangés « comme des harengs », ce n'est pas le vin — on est prévenu dès le deuxième couplet qu'il vaut mieux aller à Passy si l'on a le palais délicat — mais la femme du patron, cette « espèce de fée » capable de faire d'un bouge un palace. Le vrai ressort de la chanson tient dans cet écart, traité avec une ironie parfaitement dosée : la grâce est réelle, le désir est légitime, mais elle appartient au gros dégueulasse, et la question « c'est injuste et fou, mais que voulez-vous qu'on y fasse ? » ne cherche pas de réponse — elle enregistre simplement l'absurdité de la situation avec une résignation amusée. La mise en garde finale, « sois poli, mon gars, pas de geste ou gare à la casse », achève de dessiner la belle du bistrot non pas comme une victime mais comme une figure intouchable, dont la main qui claque protège le territoire aussi efficacement que son mari.
Strophe 1
Dans un coin pourri
Du pauvre Paris,
Sur un' place,
L'est un vieux bistrot
Tenu par un gros
Dégueulasse.
Strophe 2
Si t'as le bec fin,
S'il te faut du vin
D' premièr' classe,
Va boire à Passy,
Le nectar d'ici
Te dépasse.
Strophe 3
Mais si t'as l' gosier
Qu'une armur' d'acier
Matelasse,
Goûte à ce velours,
Ce petit bleu lourd
De menaces.
Strophe 4
Tu trouveras là
La fin' fleur de la
Populace,
Tous les marmiteux,
Les calamiteux,
De la place,
Strophe 5
Qui viennent en rang,
Comme des harengs,
Voir en face
La bell' du bistrot,
La femme à ce gros
Dégueulasse.
Strophe 6
Que je boive à fond
L'eau de tout's les fon-
Tain's Wallace,
Si, dès aujourd'hui,
Tu n'es pas séduit
Par la grâce
Strophe 7
De cett' joli' fée
Qui, d'un bouge, a fait
Un palace.
Avec ses appas,
Du haut jusqu'en bas,
Bien en place.
Strophe 8
Ces trésors exquis,
Qui les embrass', qui
Les enlace ?
Vraiment, c'en est trop !
Tout ça pour ce gros
Dégueulasse !
Strophe 9
C'est injuste et fou,
Mais que voulez-vous
Qu'on y fasse ?
L'amour se fait vieux,
Il a plus les yeux
Bien en face.
Strophe 10
Si tu fais ta cour,
Tâch' que tes discours
Ne l'agacent.
Sois poli, mon gars,
Pas de geste ou ga-
Re à la casse.
Strophe 11
Car sa main qui claqu',
Punit d'un flic-flac
Les audaces.
Certes, il n'est pas né
Qui mettra le nez
Dans sa tasse.
Strophe 12
Pas né, le chanceux
Qui dégèl'ra ce
Bloc de glace.
Qui fera dans l' dos
Les corne' à ce gros
Dégueulasse.
Strophe 13
Dans un coin pourri
Du pauvre Paris,
Sur un' place,
Une espèc' de fée,
D'un vieux bouge, a fait
Un palace.
← Retour