Le Blason

Analyse littéraire
Brassens construit toute la chanson sur un paradoxe savoureux : il veut célébrer « l'incomparable instrument de bonheur » qu'est le corps féminin, mais la langue française lui refuse les mots dignes de cet hommage. Le poème progresse par accumulation de griefs contre ce vocabulaire défaillant — « entaché de bassesse », « scabreux », « exécrable », « odieux » — jusqu'au clou du réquisitoire : ce « petit vocable de trois lettres » qui, par une malheureuse homonymie, partage son nom avec une insulte courante. C'est là que le ton bascule franchement vers la comédie : Brassens accable d'un « honte à celui-là » emphatique et répété le malheureux inventeur du mot, qu'il diagnostique sans détour « misogyne à coup sûr, asexué sans doute, aux charmes de Vénus absolument rétif ». La mythologie convoquée — Vénus, Pégase — n'est pas simple ornement ; elle mesure l'écart entre la noblesse du sujet et la trivialité du terme, et rend d'autant plus drôle l'espoir formulé d'un « joli nom chrétien » qui viendrait effacer des siècles d'affront. La chute, avec sa répétition malicieuse — « il est d'autres moyens et que je les connais, et que je les connais » — rappelle que Brassens n'a jamais vraiment quitté le terrain de la gauloiserie : toute cette érudition déployée sur la dignité du vocabulaire n'était, au fond, qu'un prétexte élégant pour y revenir.
Strophe 1
Ayant avecques lui toujours fait bon ménage,
J'eusse aimé célébrer, sans être inconvenant,
Tendre corps féminin, ton plus bel apanage,
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.
Strophe 2
C'eût été mon ultime chant, mon chant du cygne,
Mon dernier billet doux, mon message d'adieu.
Or malheureusement les mots qui le désignent
Le disputent à l'exécrable, à l'odieux.
Strophe 3
C'est la grande pitié de la langue française,
C'est son talon d'Achille et c'est son déshonneur
De n'offrir que des mots entachés de bassesse
À cet incomparable instrument de bonheur.
Strophe 4
Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques,
Tendre corps féminin, c'est fort malencontreux
Que ta fleur la plus douce et la plus érotique,
Et la plus enivrante, en ait de si scabreux.
Strophe 5
Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier,
Il est inexplicable, il est irrévocable,
Honte à celui-là qui l'employa le premier.
Strophe 6
Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,
Ce grand ami de l'homme et la cinglante injure,
Celui-là, c'est probable, en était un fameux.
Strophe 7
Misogyne à coup sûr, asexué sans doute,
Aux charmes de Vénus absolument rétif
Était ce bougre qui, toute honte bue, toute,
Fit ce rapprochement d'ailleurs intempestif.
Strophe 8
La malepeste soit de cette homonymie !
C'est injuste, Madame, et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens.
Strophe 9
Fasse le ciel qu'un jour dans un trait de génie
Un poète inspiré, que Pégase soutient,
Donne, effaçant d'un coup des siècles d'avanie,
À cette vraie merveille un joli nom chrétien.
Strophe 10
En attendant, madame, il semblerait dommage,
Et vos adorateurs en seraient tous peinés,
D'aller perdre de vue que pour lui rendre hommage
Il est d'autres moyens et que je les connais
Et que je les connais.
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