Le Boulevard du temps qui passe
Analyse littéraire
Brassens construit cette chanson sur un retournement que la dernière strophe rend imparable : les « gâteux, avachis, sépulcres blanchis » que la troupe des jeunes contemple avec mépris sont, mot pour mot, ceux qui « descendaient jeunes et fiers » au premier couplet. Ce dispositif n'est pas une leçon abstraite sur le temps — c'est un piège narratif, tendu dès l'ouverture avec le « Ça ira » scandé contre les vieux, et qui se referme sur les narrateurs eux-mêmes. Entre les deux, Brassens laisse la révolte s'épuiser dans ses propres excès : les pavés jetés « goguenards » dans la mare aux canards, les dieux flanqués « cul par-dessus tête », le désir de « refaire quatre-vingt-neuf » — autant de gestes héroïques qui sonnent, à la relecture, comme une agitation dont le ridicule était déjà contenu dans le ton. Le « cessez-le-feu » qui marque le passage à la vieillesse n'est pas une défaite politique mais une simple usure biologique, soulignée par le détail physique des cheveux perdus et des tempes grises, et c'est justement cette banalité qui dégonfle le souffle épique. Brassens ne condamne pas la jeunesse rebelle — il observe, avec une précision goguenarde, qu'elle fabrique sans le savoir les ancêtres qu'elle piétine.
Strophe 1
À peine sortis du berceau,
Nous sommes allés faire un saut
Au boulevard du temps qui passe,
En scandant notre "Ça ira"
Contre les vieux, les mous, les gras,
Confinés dans leurs idées basses.
Strophe 2
On nous a vus, c'était hier,
Qui descendions, jeunes et fiers,
Dans une folle sarabande,
En allumant des feux de joie,
En alarmant les gros bourgeois,
En piétinant leurs plates-bandes.
Strophe 3
Jurant de tout remettre à neuf,
De refaire quatre-vingt-neuf,
De reprendre un peu la Bastille,
Nous avons embrassé, goulus,
Leurs femmes qu'ils ne touchaient plus,
Nous avons fécondé leurs filles.
Strophe 4
Dans la mare de leurs canards
Nous avons lancé, goguenards,
Force pavés, quelle tempête !
Nous n'avons rien laissé debout,
Flanquant leurs crédos, leurs tabous
Et leurs dieux, cul par-dessus tête.
Strophe 5
Quand sonna le " cessez-le-feu "
L'un de nous perdait ses cheveux
Et l'autre avait les tempes grises.
Nous avons constaté soudain
Que l'été de la Saint-Martin
N'est pas loin du temps des cerises.
Strophe 6
Alors, ralentissant le pas,
On fit la route à la papa,
Car, braillant contre les ancêtres,
La troupe fraîche des cadets
Au carrefour nous attendait
Pour nous envoyer à Bicêtre.
Strophe 7
Tous ces gâteux, ces avachis,
Ces pauvres sépulcres blanchis
Chancelant dans leur carapace,
On les a vus, c'était hier,
Qui descendaient jeunes et fiers,
Le boulevard du temps qui passe.