Le Bulletin de santé
Analyse littéraire
Brassens part d'une disparition physique soudaine — « j'ai perdu mes bajoues, j'ai perdu ma bedaine » — pour transformer ce symptôme en prétexte à une déclaration publique : celle d'un homme qui se porte bien et qui entend rétablir la vérité contre les « nécrologues » pressés de le mettre « au linceul sous des feuilles de chou ». La vérité en question est d'une franchise délibérément comique : si le narrateur a maigri, c'est qu'il « baise, baise, baise » — la répétition triple, martelée comme un aveu, sonne moins comme une confession que comme une fanfaronnade —, et cette énergie charnelle se déploie notamment avec « les femmes de journalistes » qui, le croyant mourant, s'empressent de lui « donner du bonheur une dernière fois ». Le retournement est savoureux : ceux-là mêmes qui alimentent les rumeurs de sa mort lui fournissent, par leurs épouses, la preuve du contraire. Les références à Hippocrate, Gallien, Esculape, Vénus et Cythère ne servent pas une ambition savante mais renforcent le burlesque, en convoquant l'autorité médicale et mythologique pour arbitrer entre « crêtes de coq » et « gonocoques » — soit les véritables dégâts d'une vie dissolue, que le narrateur reconnaît sans honte tout en les distinguant fermement du « mal mystérieux dont on cache le nom ». Ce « non, non, non, trois fois non » final dit tout : Brassens ne cherche pas à scandaliser mais à désamorcer, avec une bonne humeur tenace, la morbidité complaisante d'une presse qui préférerait le voir mourir.
Strophe 1
J'ai perdu mes bajoues, j'ai perdu ma bedaine,
Et, ce, d'une façon si nette, si soudaine,
Qu'on me suppose un mal qui ne pardonne pas,
Qui se rit d'Esculape et le laisse baba.
Strophe 2
Le monstre du Loch Ness ne faisant plus recette
Durant les moments creux dans certaines gazettes,
Systématiquement, les nécrologues jouent
À me mettre au linceul sous des feuilles de chou.
Strophe 3
Or, lassé de servir de tête de massacre,
Des contes à mourir debout qu'on me consacre,
Moi qui me porte bien, qui respir' la santé,
Je m'avance et je crie toute la vérité.
Strophe 4
Toute la vérité, messieurs, je vous la livre :
Si j'ai quitté les rangs des plus de deux cents livres,
C'est la faute à Mimi, à Lisette, à Ninon,
Et bien d'autres, j'ai pas la mémoire des noms.
Strophe 5
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses,
C'est que je baise, que je baise, que je baise
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute,
Je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !
Strophe 6
Qu'on me comprenne bien, j'ai l'âme du satyre
Et son comportement, mais ça ne veut point dire
Que j'en aie le talent, le génie, loin s'en faut !
Pas une seule encor' ne m'a crié : "Bravo !"
Strophe 7
Entre autres fines fleurs, je compte, sur ma liste
Rose, un bon nombre de femmes de journalistes
Qui, me pensant fichu, mettent toute leur foi
À m'donner du bonheur une dernière fois.
Strophe 8
C'est beau, c'est généreux, c'est grand, c'est magnifique !
Et, dans les positions les plus pornographiques,
Je leur rends les honneurs à fesses rabattues
Sur des tas de bouillons, des paquets d'invendus.
Strophe 9
Et voilà ce qui fait que, quand vos légitimes
Montrent leurs fesse' au peuple ainsi qu'à vos intimes,
On peut souvent y lire, imprimés à l'envers,
Les échos, les petits potins, les faits divers.
Strophe 10
Et si vous entendez sourdre à travers les plinthes
Du boudoir de ces dames, des râles et des plaintes,
Ne dites pas : "C'est Tonton Georges qui expire",
Ce sont tout simplement les anges qui soupirent.
Strophe 11
Et si vous entendez crier comme en quatorze :
"Debout ! Debout les morts !" ne bombez pas le torse,
C'est l'épouse exaltée d'un rédacteur en chef
Qui m'incite à monter à l'assaut derechef.
Strophe 12
Certes, il m'arrive bien, revers de la médaille,
De laisser quelquefois des plum's à la bataille...
Hippocrate dit : "Oui, c'est des crêtes de coq",
Et Gallien répond : "Non, c'est des gonocoques..."
Strophe 13
Tous les deux ont raison. Vénus parfois vous donne
De méchants coups de pied qu'un bon chrétien pardonne,
Car, s'ils causent du tort aux attributs virils,
Ils mettent rarement l'existence en péril.
Strophe 14
Eh bien, oui, j'ai tout ça, rançon de mes fredaines.
La barque pour Cythère est mise en quarantaine.
Mais je n'ai pas encore, non, non, non, trois fois non,
Ce mal mystérieux dont on cache le nom.
Strophe 15
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses,
C'est que je baise, que je baise, que je baise
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute,
Je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !