Analyse littéraire
Brassens installe d'emblée le doute plutôt que la terreur : le fantôme présente « tous les symptômes », « les faux airs », « les dehors de la vision », autant de formulations qui désignent une apparence sans jamais confirmer une réalité, et c'est précisément ce flottement qui rend la rencontre drôle plutôt qu'inquiétante. Ce qui fait basculer le texte, c'est la démarche : « la façon de balancer des hanches quelque peu convexes » suffit au narrateur pour oublier toute épouvante et passer au désir, transition si rapide qu'elle constitue elle-même la chute comique du deuxième couplet. Le fantôme emprunte ensuite la voix du Petit Poucet égaré, ses « feux follets pris pour des étoiles » par des poètes sans inspiration et ses osselets croqués par des chiens de commissaire, ce qui campe une créature moins terrifiante que malchanceuse, victime d'un monde prosaïque qui dévore ses repères sans même s'en rendre compte. La séduction se conclut sur un geste franchement gaillard — « mettant le fantôme sous mon bras, bien enveloppé dans son drap » — et la chute finale, le père criant qu'on va manquer la messe, ramène tout à une farce de chambrée, confirmant que Brassens n'a jamais cherché ici autre chose qu'à faire sourire en habillant une aventure nocturne aux couleurs du folklore fantastique.
Strophe 1
C'était tremblant, c'était troublant,
C'était vêtu d'un drap tout blanc,
Ça présentait tous les symptômes,
Tous les dehors de la vision,
Les faux airs de l'apparition,
En un mot, c'était un fantôme !
Strophe 2
À sa manière d'avancer,
À sa façon de balancer
Des hanches quelque peu convexes,
Je compris que j'avais affaire
À quelqu'un du genr' que j'préfère
À un fantôme du beau sexe.
Strophe 3
"Je suis un p'tit Poucet perdu,
Me dit-ell', d'un' voix morfondue,
Un pauvre fantôme en déroute.
Plus de trace des feux follets,
Plus de trace des osselets
Dont j'avais jalonné ma route !
Strophe 4
"Des poèt's sans inspiration
Auront pris - quelle aberration -
Mes feux follets pour des étoiles.
De pauvres chiens de commissaire
Auront croqué - quelle misère ! -
Mes oss'lets bien garnis de moelle.
Strophe 5
"À l'heure où le coq chantera,
J’aurai bonn' mine avec mon drap
Plein de faux plis et de coutures !
Et dans ce siècle profane où
Les gens ne croient plus guère à nous,
On va crier à l'imposture. "
Strophe 6
Moi, qu'un chat perdu fait pleurer,
Pensez si j'eus le cœur serré
Devant l'embarras du fantôme.
"Venez, dis-je en prenant sa main,
Que je vous montre le chemin,
Que je vous reconduise at home."
Strophe 7
L'histoire finirait ici
Mais la brise, et je l'en r'mercie,
Troussa le drap de ma cavalière...
Dame, il manquait quelques oss'lets,
Mais le reste, loin d'être laid,
Était d'un' grâce singulière.
Strophe 8
Mon Cupidon, qui avait la
Flèche facile en ce temps-là,
Fit mouche et, le feu sur les tempes,
Je conviai, sournoisement,
La belle à venir un moment
Voir mes icônes, mes estampes...
Strophe 9
"Mon cher, dit-elle, vous êtes fou !
J'ai deux mille ans de plus que vous...
— Le temps, madam', que nous importe !"
Mettant le fantôm' sous mon bras,
Bien enveloppé dans son drap,
Vers mes pénates je l'emporte !
Strophe 10
Eh bien, messieurs, qu'on se le dise :
Ces belles dames de jadis
Sont de satanées polissonnes,
Plus expertes dans le déduit
Que certain's dames d'aujourd'hui,
Et je ne veux nommer personne !
Strophe 11
Au p'tit jour on m'a réveillé,
On secouait mon oreiller
Avec un' fougu' plein' de promesses.
Mais, foin des délic's de Capoue !
C'était mon père criant : "Debout !
Vains dieux, tu vas manquer la messe !"
Strophe 12
Mais, foin des délic's de Capoue !
C'était mon père criant : "Debout !
Vains dieux, tu vas manquer la messe !"