Le fidèle absolu

Analyse littéraire
Le personnage répond systématiquement à ceux qui l'interrogent par la même formule — « Je le sais bien, pardi » — reconnaissant sans hésiter l'existence des forêts de Brocéliande, des pays de cocagne et des mille nuits de noces, mais refusant d'aller chercher « au diable ce qu'il a juste devant sa porte ». Ce n'est donc pas l'ignorance qui fonde sa fidélité, mais un choix lucide et revendiqué : la profondeur contre l'étendue. Brassens structure la chanson en trois variations parallèles — l'arbre, le village, la femme — et chaque épilogue resserre l'argument autour d'une même conviction : « pour connaître une feuille, il faut toute une vie ». La dernière phrase de chaque épilogue retourne alors le regard vers les globe-trotters eux-mêmes, avec une politesse moqueuse — « soyez gentil » — qui transforme la défense du bonhomme en légère mise en garde à l'adresse de ceux qui s'aventureraient à bousculer ce qu'il a choisi de tenir.
Strophe 1
Le seul arbre qu'il connaissait
Sous sa fenêtre florissait.
C'était le rustique absolu,
L'homme d'un seul jardin, pas plus.
Strophe 2
Et les globe-trotters,
Et les explorateurs,
Coureurs de forêts vierges,
Regardaient, étonnés,
Ce bonhomme enchaîné
À sa tige d'asperge.
Strophe 3
Bonhomme sais-tu pas
Qu'il existe là-bas
Des forêts luxuriantes,
Des forêts de Bondy,
Des forêts de Gasti-
Ne et de Brocéliande ?
Strophe 4
Et l'homme répondit :
"Je le sais bien, pardi,
Mais le diable m'emporte
Si je m'en vais chercher
Au diable ce que j'ai
Juste devant ma porte."
Strophe 5
Je n'ai vu qu'un seul arbre, un seul, mais je l'ai vu,
Et je connais par cœur sa ramure touffue,
Et ce tout petit bout de branche me suffit :
Pour connaître une feuille, il faut toute une vie.
Si l'envie vous prenait de vous pendre haut et court,
Soyez gentil, ne vous pendez pas à mon arbre !
Strophe 6
Il n'avait jamais voyagé
Plus loin que l'ombre du clocher.
C'était l'autochtone absolu,
L'homme d'un seul pays, pas plus.
Strophe 7
Et les globe-trotters,
Et les explorateurs,
Tous les gens du voyage,
Regardaient étonnés
Cet être cantonné
Dans son petit village.
Strophe 8
Bonhomme sais-tu pas
Qu'il existe là-bas,
Derrière tes montagnes,
Des pays merveilleux,
Des pays de cocagne ?
Strophe 9
Et l'homme répondit :
"Je le sais bien, pardi,
Mais le diable m'emporte
Si je m'en vais chercher
Au diable ce que j'ai
Juste devant ma porte."
Strophe 10
Je n'ai vu qu'un village, un seul, mais je l'ai vu,
Et ses quatre maisons ont su combler ma vue,
Et ce tout petit bout de monde me suffit :
Pour connaître une rue, il faut toute une vie.
Si l'envie vous prenait de tirer le canon,
Soyez gentil, ne tirez pas sur mon village.
Strophe 11
Il n'avait jamais embrassé
Personne que sa fiancée.
C'était le fidèle absolu,
L'homme d'un seul amour, pas plus.
Strophe 12
Et les globe-trotters,
Et les explorateurs,
Friands de bagatelle,
Regardaient étonnés
Ce bonhomme enchaîné
À son bout de dentelle.
Strophe 13
Bonhomme sais-tu pas
Qu'il existe là-bas
Des beautés par séquelles,
Et qu'on peut sans ennui
Connaître mille nuits
De noces avec elles ?
Strophe 14
Et l'homme répondit :
"Je le sais bien, pardi,
Mais le diable m'emporte
Si je m'en vais chercher
Loin d'ici ce que j'ai
Juste devant ma porte."
Strophe 15
Je n'ai vu qu'un amour, un seul, mais je l'ai vu,
Et ce grain de beauté a su combler ma vue,
Et ce tout petit bout de Vénus me suffit :
Pour connaître une femme, il faut toute une vie.
Si l'envie vous prenait de courir les jupons,
Soyez gentil, ne courez pas après ma belle.
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