Le Fossoyeur
Analyse littéraire
Le fossoyeur de Brassens est un homme pris en étau entre ce qu'il ressent et ce que son métier exige de lui : il affirme d'emblée « ne pas avoir le fond méchant » et ne jamais souhaiter « la mort des gens », mais avoue aussitôt qu'il « crèverait de faim » si elle cessait d'arriver. Cette contradiction n'est pas feinte — elle est vécue douloureusement, et c'est précisément ce que le refrain « J'suis un pauvre fossoyeur », répété cinq fois avec la même résignation, installe dans l'oreille : non pas une identité revendiquée, mais une étiquette que les autres lui collent et que lui-même finit par endosser sans l'accepter. Les « copains » qui se moquent de sa « figure d'enterrement » disent bien comment la société traite celui qui côtoie la mort de trop près — non avec égard, mais avec le rire gêné de ceux qui préfèrent ne pas y penser. Ce que la chanson réussit, c'est de faire tenir ensemble l'humour du détail concret — le talus, la pelletée — et une vraie mélancolie, celle d'un homme qui « ne parvient pas à prendre la mort comme elle vient » bien qu'il l'enterre chaque jour. La dernière strophe, où il charge le mort de transmettre au Bon Dieu « le mal que lui a coûté la dernière pelletée », touche juste sans forcer le trait : c'est une plainte douce, presque timide, qui dit l'essentiel.
Strophe 1
Dieu sait qu' je n'ai pas le fond méchant,
Je ne souhait' jamais la mort des gens ;
Mais si l'on ne mourait plus,
J' crèverais d'faim sur mon talus...
J' suis un pauvre fossoyeur.
Strophe 2
Les vivants croient qu' je n'ai pas d' remords
A gagner mon pain sur l' dos des morts ;
Mais ça m' tracasse et d'ailleurs,
J' les enterre à contrecœur...
J'suis un pauvre fossoyeur.
Strophe 3
Et plus j' lâch' la bride à mon émoi,
Et plus les copains s'amus'nt de moi ;
Y m' dis'nt : "Mon vieux, par moments,
T'as un' figur' d'enterrement... "
J'suis un pauvre fossoyeur.
Strophe 4
J'ai beau m' dir' que rien n'est éternel,
J' peux pas trouver ça tout naturel ;
Et jamais je ne parviens
A prendr' la mort comme ell' vient...
J' suis un pauvre fossoyeur.
Strophe 5
Ni vu ni connu, brav' mort, adieu !
Si du fond d' la terre on voit l' Bon Dieu,
Dis-lui l'mal que m'a coûté
La dernière pelletée...
J'suis un pauvre fossoyeur.
J'suis un pauvre fossoyeur.