Le Grand Chêne
Analyse littéraire
Brassens plante son chêne « en dehors des chemins forestiers », loin de tout bûcheron, comme pour mieux mesurer l'écart entre cette solitude préservée et ce qui l'attend. Les « roseaux mal pensant » qui le harcelent avec la fable de La Fontaine fonctionnent comme une provocation littéraire : le chêne est raillé par l'histoire même qui le glorifie, ce qui le pousse à l'exil. La promesse des amoureux — « tu trouveras la paix », « arrosé quatre fois par jour » — retourne cruellement en farce, puisque l'arrosage promis se résume aux chiens qui lèvent la patte, ses glands finissent aux cochons, son écorce en bouchons, et lui-même en bois de lit puis en bûches. Ce dépouillement méthodique, raconté sur un ton badin presque comptable, est ce qui fait le sel noir de la chanson : Brassens ne dénonce rien solennellement, il énumère, et c'est précisément cette énumération placide qui rend la cruauté visible. La chute finale, où le curé doute que la fumée du chêne monte jusqu'à Dieu, ne cherche pas à élever la fable vers une morale — elle la clôt avec la même légèreté narquoise qui l'a traversée du début à la fin.
Strophe 1
Il vivait en dehors des chemins forestiers,
Ce n'était nullement un arbre de métier,
Il n'avait jamais vu l'ombre d'un bûcheron,
Ce grand chêne fier sur son tronc.
Strophe 2
Il eût connu des jours filés d'or et de soie
Sans ses proches voisins, les pires gens qui soient :
Des roseaux mal pensant, pas même des bambous,
S'amusant à le mettre à bout.
Strophe 3
Du matin jusqu'au soir ces petit rejetons,
Tout juste cann's à pêch', à peine mirlitons,
Lui tournant tout autour, chantaient, in extenso,
L'histoir' du chêne et du roseau.
Strophe 4
Et, bien qu'il fût en bois, (les chênes, c'est courant),
La fable ne le laissait pas indifférent.
Il advint que lassé d'être en butte aux lazzi,
Il se résolut à l'exil.
Strophe 5
À grand-peine il sortit ses grands pieds de son trou
Et partit sans se retourner ni peu ni prou.
Mais, moi qui l'ai connu, je sais bien qu'il souffrit
De quitter l'ingrate patrie.
Strophe 6
À l'orée des forêts, le chêne ténébreux
A lié connaissance avec deux amoureux.
"Grand chêne, laisse-nous sur toi graver nos noms..."
Le grand chêne n'a pas dit non.
Strophe 7
Quand ils eur'nt épuisé leur grand sac de baisers,
Quand, de tant s'embrasser, leurs becs furent usés,
Ils ouïrent alors, en retenant des pleurs,
Le chêne contant ses malheurs.
Strophe 8
"Grand chêne, viens chez nous, tu trouveras la paix,
Nos roseaux savent vivre et n'ont aucun toupet,
Tu feras dans nos murs un aimable séjour,
Arrosé quatre fois par jour."
Strophe 9
Cela dit, tous les trois se mirent en chemin,
Chaque amoureux tenant une racine en main.
Comme il semblait content ! Comme il semblait heureux !
Le chêne entre ses amoureux.
Strophe 10
Au pied de leur chaumière ils le firent planter.
Ce fut alors qu'il commença de déchanter
Car, en fait d'arrosage, il n'eut rien que la pluie
Des chiens levant la patt' sur lui.
Strophe 11
On a pris tous ses glands pour nourrir les cochons,
Avec sa belle écorce on a fait des bouchons,
Chaque fois qu'un arrêt de mort était rendu,
C'est lui qui héritait du pendu.
Strophe 12
Puis ces mauvaises gens, vandales accomplis,
Le coupèrent en quatre et s'en firent un lit.
Et l'horrible mégère ayant des tas d'amants,
Il vieillit prématurément.
Strophe 13
Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu
Le passa par la hache et le mit dans le feu
Comme du bois de caisse, amère destinée !
Il périt dans la cheminée.
Strophe 14
Le curé de chez nous, petit saint besogneux,
Doute que sa fumée s'élève jusqu'à Dieu.
Qu'est-c' qu'il en sait, le bougre, et qui donc lui a dit
Qu'y a pas de chêne en paradis ?
Qu'y a pas de chêne en paradis ?