Le Grand Pan

Analyse littéraire
Brassens construit sa chanson sur une structure à trois volets parfaitement parallèles — l'ivresse, l'amour, la mort — où chaque tableau commence par une abondance mythologique généreuse (« les dieux protégeaient les ivrognes », « la plus humble piquette était alors bénie ») avant d'être interrompu par le même surgissement mécanique : « se touchant le crâne, en criant "J'ai trouvé !" », la bande au professeur Nimbus arrive et chasse les dieux du firmament. Ce personnage de Nimbus, dont le nom sonne à la fois savant et ridicule, concentre à lui seul le portrait d'un rationalisme sûr de lui qui croit réorganiser le cosmos et ne fait qu'en vider le ciel. Ce qui est drôle et amer à la fois, c'est la formulation des désastres qui s'ensuivent : « Bacchus est alcoolique », « Vénus s'est faite femme », « la mort est naturelle » — des constats presque administratifs, qui réduisent le sacré à du banal sans même y mettre de colère. La chute finale sort de la symétrie pour laisser le Christ lui-même sur le point de claquer la porte en disant « Merde ! Je ne joue plus pour tous ces pauvres types ! » — et c'est cette pirouette, à la fois blasphématoire et mélancolique, qui donne à la chanson sa couleur réelle : non pas une thèse sur la modernité, mais le regret goguenard d'un monde qui s'est rendu moins habitable qu'il n'était.
Strophe 1
Du temps que régnait le grand Pan,
Les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubants
Au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu'un homme vidait les cruchons,
Qu'un sac à vin faisait carousse,
Ils venaient en bande à ses trousses
Compter les bouchons.
La plus humble piquette était alors bénie,
Distillée par Noé, Silène, et compagnie,
Le vin donnait un lustre au pire des minus,
Et le moindre pochard avait tout de Bacchus.
Strophe 2
Mais se touchant le crâne, en criant "J'ai trouvé !"
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement,
Chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui, çà et là, les gens boivent encore,
Et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :
Bacchus est alcoolique, et le grand Pan est mort.
Strophe 3
Quand deux imbéciles heureux
S'amusaient à des bagatelles,
Un tas de génies amoureux
Venaient leur tenir la chandelle.
Du fin fond des Champs Élysées
Dès qu'ils entendaient un "Je t'aime",
Ils accouraient à l'instant même
Compter les baisers.
La plus humble amourette
Était alors bénie
Sacrée par Aphrodite, Éros, et compagnie,
L'amour donnait un lustre au pire des minus,
Et la moindre amoureuse avait tout de Vénus.
Strophe 4
Mais se touchant le crâne, en criant "J'ai trouvé !"
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement,
Chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui ça et là, les cœurs battent encore,
Et la règle du jeu de l'amour est la même,
Mais les dieux ne répondent plus de ceux qui s'aiment :
Vénus s'est faite femme, et le grand Pan est mort.
Strophe 5
Et quand, fatale, sonnait l'heure
De prendre un linceul pour costume,
Un tas de génies, l'œil en pleur,
Vous offraient des honneurs posthumes.
Pour aller au céleste empire,
Dans leur barque ils venaient vous prendre,
C'était presque un plaisir de rendre
Le dernier soupir.
La plus humble dépouille était alors bénie,
Embarquée par Caron, Pluton et compagnie,
Au pire des minus, l'âme était accordée,
Et le moindre mortel avait l'éternité.
Strophe 6
Mais se touchant le crâne, en criant "j'ai trouvé"
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement,
Chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui ça et là, les gens passent encor,
Mais la tombe est, hélas! la dernière demeure,
Les dieux ne répondent plus de ceux qui meurent :
La mort est naturelle, et le grand Pan est mort.
Strophe 7
Et l'un des dernier dieux, l'un des derniers suprêmes,
Ne doit plus se sentir tellement bien lui-même.
Un beau jour on va voir le Christ
Descendre du Calvaire en disant dans sa lippe :
"Merde! Je ne joue plus pour tous ces pauvres types !"
J'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste.
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