Le mécréant repenti
Analyse littéraire
Le refrain « Ne vous fiez plus à ma glotte / Pour crier À-bas la calotte ! » installe d'emblée le ton : le narrateur se disqualifie lui-même comme anticlérical, non par conversion sincère, mais parce qu'un curé l'a sorti d'un mauvais pas. Toute la chanson repose sur ce retournement concret : le voleur de tronc, prêt à se faire lyncher par les « grenouilles de bénitier » et les « bigotes », est sauvé par celui qu'il méprisait, lequel lui offre le butin en invoquant la pauvreté comme justification. Ce qui fait sourire, c'est que Brassens ne tire aucune leçon édifiante de l'affaire : le curé est aussitôt qualifié de « ratichon », « satané fils de cochon », et retourne boire son calice, tandis que le mécréant continue de se dire « athée, Dieu merci ». La complicité finale entre les deux hommes, signalée par l'œil complice, le signe de croix adressé et le coup de goupillon visant le narrateur, dit quelque chose de plus juste que n'importe quelle morale : une entente entre deux individus qui se reconnaissent mutuellement hors des rôles qu'on leur assigne.
Strophe 1
Ne vous fiez plus à ma glotte
Pour crier "À-bas la calotte !"
Me voici réduit à néant,
Chantait un pauvre mécréant.
Strophe 2
Et sauf en cas de restriction
De pénurie, d'inanition,
Je n'boufferai plus du curé
Qui fut mon menu préféré.
Strophe 3
Parce qu'un enfant de putain
De moine, un foutu calotin
M'a quasiment sauvé la vie
Certain jour que le diable fit.
Strophe 4
Certain jour que j'étais entré
Dans l'antre de ce tonsuré,
Pour faire main basse dessus
Le tronc qui me semblait cossu.
Strophe 5
Armé d'un petit bout de bois
Soigneusement enduit de poix
Je pêchais petit à petit
Le contenu du tronc sus-dit.
Strophe 6
J'avais déjà pris tout un tas
De fausses pièces — ah les Judas !
Et des douzaines de boutons
De culotte — ah ! les faux-jetons !
Strophe 7
Hélas une Enfant de Marie-
Salope qui m'avait surpris
Ameuta le corps tout entier
Des grenouilles de bénitier.
Strophe 8
Les bigotes et les bigots,
Préparant déjà les fagots,
Sans rémission voulaient me faire
Descendre avant terme aux enfers.
Strophe 9
En entendant tout ce bordel,
Le curé, sautant de l'autel,
Accourut me sauver la mise
Qui semblait un peu compromise.
Strophe 10
Il a dit :"Que Dieu lui pardonne,
Ce qu'il a pris, je le lui donne
Et puisqu'il est pauvre, il s'ensuit
Que le tronc des pauvres est à lui."
Strophe 11
Et cela dit, ce ratichon,
Ce satané fils de cochon,
Retourna boir' avec délice
Ce qui restait dans son calice.
Strophe 12
Et depuis ces péripéties,
Moi qui suis athée, Dieu merci !
Je vais parfois ouïr un bout
De la mess' à ce marabout.
Strophe 13
Il faudrait voir ce petit air
Quand, entre le Pater Noster
Et le Je Vous Salue Marie,
D'un œil complice il me sourit.
Strophe 14
Quand il fait un signe de croix,
Il me l'adresse et, de surcroît,
Quand son goupillon lance l'eau
Bénite il me vise, salaud !
Strophe 15
Ne vous fiez plus à ma glotte
Pour crier "À-bas la calotte !"
Quand un corbeau vient à passer,
On ne m'entend plus croasser.
Strophe 16
Ne vous fiez plus à ma glotte
Pour crier "À-bas la calotte !"
Me voici réduit à néant,
Chantait un pauvre mécréant.