Le Mécréant
Analyse littéraire
Le premier vers pose le ton avec une feinte indignation : « rien de plus odieux, de plus désespérant que de n'pas croire en Dieu » sonne comme une plainte sincère, mais la suite la dynamite immédiatement — la « foi d'un charbonnier » que le narrateur envie est celle d'un homme « heureux comme un pape et con comme un panier », ce qui dit clairement que la béatitude religieuse a un prix. Le conseil du voisin « Blais' Pascal » — orthographe familière qui dégonfle le philosophe en bon homme du quartier — résume le pari en une formule désarmante : « faites semblant de croire, et bientôt vous croirez », et le narrateur s'y plie avec application, égrenant ses Ave Maria dans les rues, les cafés et les autobus, jusqu'au comique du « morpionibus » qui achève la liste liturgique. Le travestissement en soutane et la guitare à la main constituent la séquence la plus franche : quand les pieuses lui réclament « quelque sainte chanson dont vous avez le secret », il entonne *Le Gorille* et *Putain de Toi*, et c'est précisément parce que les paroles de ces titres existent que la provocation fonctionne — le décalage n'est pas symbolique, il est sonore et immédiat. La conclusion refuse tout retournement édifiant : « la foi viendra d'elle-même ou elle ne viendra pas » est une capitulation tranquille, et les trois derniers vers — « jamais tué, jamais violé, je ne vole plus » — proposent une comptabilité morale minimaliste, suffisante, qui se passe très bien de l'Éternel.
Strophe 1
Est-il en notre temps rien de plus odieux,
De plus désespérant, que de n'pas croire en Dieu ?
Strophe 2
J'voudrais avoir la foi, la foi d'mon charbonnier,
Qui est heureux comme un pape et con comme un panier.
Strophe 3
Mon voisin du dessus, un certain Blais' Pascal,
M'a gentiment donné ce conseil amical :
Strophe 4
Mettez-vous à genoux, priez et implorez,
Faites semblant de croire, et bientôt vous croirez.
Strophe 5
J'me mis à débiter, les rotules à terre,
Tous les Ave Maria, tous les Pater Noster,
Strophe 6
Dans les ru's, les cafés, les trains, les autobus,
Tous les De Profundis, tous les morpionibus...
Strophe 7
Sur ces entrefait's-là, trouvant dans les orties
Un' soutane à ma taille, je m'en suis travesti
Strophe 8
Et, tonsuré de frais, ma guitare à la main,
Vers la foi salvatrice, je me mis en chemin.
Strophe 9
J' tombai sur un boisseau d'punais's de sacristie,
Me prenant pour un autre, en chœur, elles m'ont dit :
Strophe 10
Mon père, chantez-nous donc quelque refrain sacré,
Quelque sainte chanson dont vous avez l' secret !
Strophe 11
Grattant avec ferveur les cordes sous mes doigts,
J'entonnai Le Gorille avec Putain De Toi.
Strophe 12
Criant à l'imposteur, au traître, au papelard,
Ells veul'nt me fair' subir le supplic' d'Abélard,
Strophe 13
Je vais grossir les rangs des muets du sérail,
Les bell's ne viendront plus se pendre à mon poitrail,
Strophe 14
Grâce à ma voix coupée j'aurai la plac' de choix
Au milieu des Petits Chanteurs à la Croix d'Bois.
Strophe 15
Attirée par le bruit, un' dam' de charité,
Leur dit : "Que faites-vous ? Malheureus's, arrêtez !
Strophe 16
Y'a tant d'hommes aujourd'hui qui ont un penchant pervers
À prendre obstinément Cupidon à l'envers,
Strophe 17
Tant d'hommes dépourvus de leurs virils appas,
À ceux qui en ont encor' ne les enlevons pas !"
Strophe 18
Ces arguments massues firent un grosse impression,
On me laissa partir avec des ovations.
Strophe 19
Mais, su' l' chemin du ciel, je n' ferai plus un pas,
La foi viendra d'ell'-même ou ell' ne viendra pas.
Strophe 20
Je n'ai jamais tué, jamais violé non plus,
Y'a déjà quelque temps que je ne vole plus,
Strophe 21
Si l'Éternel existe, en fin de compte, il voit
Qu' je m' conduis guèr' plus mal que si j'avais la foi.