Le mérinos
Analyse littéraire
Le mérinos accumule les accusations absurdes contre un mouton silencieux : le Rhône empoisonné, les poissons morts, les abreuvoirs croupis, les poules malades — autant de désastres dont il serait l'unique responsable. Ce procédé fonctionne par excès volontaire, chaque nouveau chef d'accusation plus grotesque que le précédent, jusqu'aux « plaies d'Égypte » qui couronnent la liste avec une emphase comique assumée. Le narrateur, qui se désigne lui-même « enfant de salaud » et revendique « pas mal de culot », s'intercale brièvement pour avouer sa propre part dans l'affaire — avant de s'en laver les mains avec le même aplomb que ceux qui chargent le mérinos. Le décor provençal — Avignon, Beaucaire, Tarascon, Cucugnan, la fontaine de Vaucluse — ancre la fable dans un terroir précis où même le curé baptise en se plaignant et où les muses ont fui, entraînant « les Pétrarques » à leur suite. Ce qui donne sa saveur au texte, c'est moins la dénonciation du bouc émissaire que la jubilation avec laquelle Brassens la met en scène : le mouton, lui, « calme, fier, serein, magnifique », traite tout ça « par dessous la jambe », et c'est lui qui a le dernier mot.
Strophe 1
Oh non ! Tu n'es pas à la noce
Ces temps-ci, pauvre vieux mérinos.
Si le Rhône est empoisonné,
C'est toi qu'on veut incriminer.
Les poissons morts, on te les doit,
Bête damnée, à cause de toi,
Tous les abreuvoirs sont croupis
Et les poules ont la pépie.
Strophe 2
C'est moi qui suis l'enfant de salaud,
Celui-là qui fait des ronds dans l'eau,
Mais comme j'ai pas mal de culot,
Je garde la tête bien haute.
Car si l'eau qui coule sous les ponts
D'Avignon, Beaucaire et Tarascon,
N'a pas toujours que du bon
Mon Dieu ! C'est pas ma faute.
Strophe 3
Plus de naïades chevelues,
Et plus de lavandières non plus,
Tu fais sombrer sans t'émouvoir
L'armada des bateaux lavoirs.
Et le curé de Cucugnan
Baptise le monde en se plaignant
Que les eaux de son bénitier
Ne protègent plus qu'à moitié.
Strophe 4
À la fontaine de Vaucluse,
Plus moyen de taquiner les muses :
Vers d'autres bords elles ont fui
Et les Pétrarques ont suivi.
Si la fontaine de jouvence
Ne fait plus de miracle en Provence,
Lave plus l'injure du temps,
C'est ton œuvre, gros dégoûtant !
Strophe 5
Oh non ! Tu n'es pas à la noce
Ces temps-ci, pauvre vieux mérinos,
On veut te mettre le fardeau
Des plaies d' l'Égypte sur le dos.
On te dénie le sens civique
Mais calme, fier, serein, magnifique,
Tu traites tout ça par dessous
La jambe.. Et puis baste ! Et puis zou !