Le Modeste

Analyse littéraire
Le refrain « C'est un modeste », répété à l'identique après chaque couplet, fonctionne moins comme une conclusion que comme un clin d'œil complice : il dit le contraire de ce qu'il semble dire, et c'est là tout le jeu de Brassens. Chaque strophe présente un comportement qui ressemble à de la modestie — fuir le chantier pour ne pas « rendre les autres ridicules », perdre à la pétanque sans trop le montrer, ne pas lever « une main leste » sur l'adversaire — mais dont la vérité est aussitôt glissée entre les lignes, pour qui sait « lire entre les mots », comme le suggère la dernière strophe. Le personnage n'est pas humble : il est discret par excès, non par manque, et c'est précisément ce que le texte s'amuse à démonter couplet après couplet. La galerie de situations concrètes — la Camargue, le cheval bancal, l'enterrement de « l'imbécile », l'étranger qu'on adopte sans le dire — donne à ce portrait un ancrage populaire et chaleureux qui empêche toute lecture moralisatrice. Ce que Brassens dessine ici, c'est moins un idéal qu'un type humain reconnaissable : le taiseux attachant, trop fier pour s'épancher, trop fort pour s'imposer.
Strophe 1
Les pays, c'est pas ça qui manque,
On vient au monde à Salamanque
À Paris, Bordeaux, Lille, Brest(e) ;
Lui, la nativité le prit
Du côté des Saintes-Maries,
C'est un modeste.
Strophe 2
Comme jadis a fait un roi,
Il serait bien fichu, je crois,
De donner le trône et le reste
Contre un seul cheval camarguais
Bancal, vieux, borgne, fatigué,
C'est un modeste.
Strophe 3
Suivi de son pin parasol,
S'il fuit sans mêm' toucher le sol
Le moindre effort comme la peste,
C'est qu'au chantier ses bras d'Hercule
Rendraient les autres ridicules,
C'est un modeste.
Strophe 4
À la pétanque, quand il perd
Te fais pas de souci, pépère,
Si d'aventure il te conteste.
S'il te boude, s'il te rudoie,
Au fond, il est content pour toi,
C'est un modeste.
Strophe 5
Si, quand un emmerdeur le met
En rogne, on ne le voit jamais
Lever sur l'homme une main leste,
C'est qu'il juge pas nécessaire
D'humilier un adversaire,
C'est un modeste.
Strophe 6
Et quand il tombe amoureux fou
Y a pas de danger qu'il l'avoue :
Les effusions, dame, il déteste.
Selon lui, mettre en plein soleil
Son cœur ou son cul c'est pareil,
C'est un modeste.
Strophe 7
Quand on enterre un imbécile
De ses amis, s'il raille, s'il
A l'œil sec et ne manifeste
Aucun chagrin, t'y fie pas trop :
Sur la patate, il en a gros,
C'est un modeste.
Strophe 8
Et s'il te traite d'étranger
Que tu sois de Naples, d'Angers
Ou d'ailleurs, remets pas la veste.
Lui, quand il t'adopte, pardi !
Il veut pas que ce soit le dit,
C'est un modeste.
Strophe 9
Si tu n'as pas tout du grimaud,
Si tu sais lire entre les mots,
Entre les faits, entre les gestes,
Lors, tu verras clair dans son jeu,
Et que ce bel avantageux,
C'est un modeste.
← Retour