Le Mouton de Panurge

Analyse littéraire
Brassens construit son portrait en trois refus successifs — ni amour, ni plaisir, ni profit — avant de révéler, au quatrième couplet, la seule vraie motivation : la mode. La formule « sans cœur, sans lucre, sans plaisir » ramasse ce triple vide en une ligne, et la chute « c'est parc' qu'ell' veut être à la page » produit son effet comique précisément parce qu'elle déçoit toute attente d'une explication profonde. Le titre trouve là son sens : le mouton de Panurge ne suit ni la passion ni l'intérêt, il suit le troupeau — et c'est tout. La flèche du premier vers, « qui n'a pas encore de plumes », revient dans la dernière strophe « perdue », et ce retour suggère que le conformisme n'est peut-être qu'une parenthèse avant que quelque chose de vrai ne finisse par atteindre sa cible. Brassens ne moralise pas : il laisse cette possibilité dans le flou d'un « peut-être », ce qui préserve jusqu'au bout le ton légèrement moqueur de la chanson.
Strophe 1
Elle n'a pas encor de plumes
La flèch' qui doit percer son flanc,
Et dans son cœur rien ne s'allume
Quand elle cède à ses galants.
Elle se rit bien des gondoles,
Des fleurs bleues, des galants discours,
Des Vénus de la vieille école,
Cell's qui font l'amour par amour.
Strophe 2
N'allez pas croire davantage
Que le démon brûle son corps.
Il s'arrête au premier étage,
Son septième ciel, et encor,
Elle n'est jamais, langoureuse,
Passée par le pont des soupirs,
Et voit comm' des bêtes curieuses,
Cell's qui font l'amour par plaisir.
Strophe 3
Croyez pas qu'elle soit à vendre,
Quand on l'a mise sur le dos,
On n'est pas tenu de se fendre
D'un somptueux petit cadeau.
Avant d'aller en bacchanale
Ell' présente pas un devis,
Ell' n'a rien de ces bell's vénales,
Cell's qui font l'amour par profit.
Strophe 4
Mais alors, pourquoi cède-t-elle,
Sans cœur, sans lucre, sans plaisir ?
Si l'amour vaut pas la chandelle,
Pourquoi le joue-t-elle à loisir ?
Si quiconque peut, sans ambages,
L'aider à dégrafer sa robe,
C'est parc' qu'ell' veut être à la page,
Que c'est la mode et qu'elle est snob.
Strophe 5
Mais changent coutumes et filles,
Un jour, peut-être, en son sein nu,
Va se planter pour tout' la vie
Une petite flèch' perdue.
On n' verra plus qu'elle en gondole,
Elle ira jouer, à son tour,
Les Vénus de la vieille école,
Cell's qui font l'amour par amour.
← Retour