Le Moyenâgeux
Analyse littéraire
Brassens construit sa chanson autour d'un décalage revendiqué : né « avec cinq siècles de retard », le narrateur regrette non pas un Moyen Âge de cathédrales et de chevalerie, mais celui des tavernes louches, des gibet et des nonnes accommodantes — un passé truand et charnel qu'il reconstitue avec une précision de chroniqueur facétieux. Les lieux et les personnages convoqués ne sont pas de simples ornements : le « Trou de la Pomme de Pin », Montfaucon, François Villon, l'abbesse de Pourras forment un tableau cohérent où la liberté se conjugue toujours avec la marginalité, le plaisir avec le risque d'y laisser sa peau. Ce Moyen Âge rêvé culmine dans une mort idéale — pendu, « jambes en l'air », bénissant les ribaudes avec les pieds — que la dernière partie vient rayer d'un trait sec : le Charnier des Innocents est devenu jardin potager, le Trou de la Pomme de Pin un bar américain, et lui mourra « dans un lit, comme un vrai con ». C'est dans cet écart entre la mort glorieuse fantasmée et la mort médiocre annoncée que réside l'humour noir de la chanson, un humour que le refrain « Pardonnez-moi, Prince, si je / Suis foutrement moyenâgeux » assume sans fausse modestie, puisque la dernière demande du narrateur est d'emporter entre les dents « un flocon des neiges d'antan » — citation discrète de Villon qui transforme la résignation en geste de fidélité poétique.
Strophe 1
Le seul reproche, au demeurant,
Qu'aient pu mériter mes parents,
C'est d'avoir pas joué plus tôt
Le jeu de la bête à deux dos.
Strophe 2
Je suis né, même pas bâtard,
Avec cinq siècles de retard.
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux.
Strophe 3
Ah ! que n'ai-je vécu, bon sang
Entre quatorze et quinze cent.
J’aurais retrouvé mes copains
Au Trou de la Pomme de Pin,
Strophe 4
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaum' de truanderie.
Strophe 5
Après une franche repue,
J’eusse aimé, toute honte bue,
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon,
Strophe 6
Troussant la gueuse et la forçant
Au Cimetière des Innocents,
Mes amours de ce siècle-ci
N'en aient aucune jalousie...
Strophe 7
J’eusse aimé le corps féminin
Des nonnettes et des nonnains
Qui, dans ces jolis temps bénis,
Ne disaient pas toujours "nenni",
Strophe 8
Qui faisaient le mur du couvent,
Qui, Dieu leur pardonne ! souvent,
Comptaient les baisers, s'il vous plaît,
Avec des grains de chapelet.
Strophe 9
Ces p'tit's soeurs, trouvant qu'à leur goût
Quatre évangil's c'est pas beaucoup,
Sacrifiaient à un de plus
L'évangile selon Vénus.
Strophe 10
Témoin : l'abbesse de Pourras,
Qui fut, qui reste et restera
La plus glorieuse putain
De moines du Quartier Latin.
Strophe 11
À la fin, les anges du guet
M’auraient conduit sur le gibet.
Je serais mort, jambes en l'air,
Sur la veuve patibulaire,
Strophe 12
En arrosant la mandragore,
L'herbe aux pendus qui revigore,
En bénissant avec les pieds
Les ribaudes apitoyées.
Strophe 13
Hélas ! tout ça, c'est des chansons.
Il faut se faire une raison.
Les choux-fleurs poussent à présent
Sur le Charnier des Innocents.
Strophe 14
Le Trou de la Pomme de Pin
N'est plus qu'un bar américain.
Y a quelque chose de pourri
Au royaum' de truanderie.
Strophe 15
Je mourrai pas à Montfaucon,
Mais dans un lit, comme un vrai con,
Je mourrai, pas même pendard,
Avec cinq siècles de retard.
Strophe 16
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François,
Et que j'emporte entre les dents
Un flocon des neiges d'antan...
Strophe 17
Ma dernière parole soit
Quelques vers de maître François...
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux.