Le myosotis

Analyse littéraire
Le myosotis fonctionne comme un personnage à part entière : planté là par une femme partie rejoindre son « vieux nabab », il finit par prendre la parole, braillant « comme dix » dès qu'une nouvelle bergère s'approche trop près. C'est ce glissement progressif, du bouquet discret au rival encombrant, qui donne son rythme à la chanson : la fleur passe de consolation offerte à chaperon jaloux, et le narrateur s'en trouve prisonnier d'un souvenir qu'il n'a pas vraiment choisi de garder. Le ton reste résolument léger, presque farcesque, mais le dernier couplet le fait dévier vers quelque chose de plus doux : le narrateur imagine sa propre mort, et demande qu'on plante le myosotis sur son ventre, comme si la fleur devait continuer à faire son travail sans lui. L'adresse finale à la « petite pécore », avec son mélange d'affection et de pique, résume bien l'équilibre de toute la chanson : Brassens se moque de lui-même, de son attachement tenace, sans jamais feindre d'en être guéri.
Strophe 1
Quand tu partis, quand
Tu levas le camp
Pour suivre les pas
De ton vieux nabab,
De peur qu' je n' sois triste,
Tu allas chez l' fleuriste
Quérir un' fleur bleue,
Un petit bouquet d'adieu,
Bouquet d'artifice,
Un myosotis,
En disant tout bas :
"Ne m'oubliez pas."
Strophe 2
Afin d'avoir l'heur
De parler de toi,
J'appris à la fleur
Le langag' françois.
Sitôt qu'elles causent
Paraît que les roses
Murmurent toujours
Trois ou quatre mots d'amour.
Les myosotis
Eux autres vous disent,
Vous disent tout bas :
"Ne m'oubliez pas."
Strophe 3
Les temps ont passé.
D'autres fiancées,
Parole d'honneur,
M'offrir'nt le bonheur.
Dès qu'une bergère
Me devenait chère,
Sortant de son pot
Se dressant sur ses ergots,
Le myosotis
Braillait comme dix
Pour dire :"Hé là-bas,
Ne m'oubliez pas."
Strophe 4
Un jour Dieu sait quand,
Je lèv'rai le camp,
Je m'envol'rai vers
Le ciel ou l'enfer.
Que mes légataires,
Mes testamentaires,
Aient l'extrêm' bonté,
Sur mon ventre de planter
Ce sera justice
Le myosotis
Qui dira tout bas :
"Ne m'oubliez pas."
Strophe 5
Si tu vis encore,
Petite pécore,
Un d' ces quat' jeudis,
Viens, si l'coeur t'en dit,
Au dernier asile
De cet imbécile
Qui a gâché son coeur,
Au nom d'une simple fleur.
Y a neuf chanc's sur dix
Qu' le myosotis
Te dise tout bas :
"Ne m'oubliez pas."
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