Le Nombril des femmes d'agent
Analyse littéraire
Brassens construit toute la chanson sur une obsession dont l'objet est délibérément dérisoire : contempler le nombril de la femme d'un agent de police, pas n'importe quel nombril, mais précisément celui-là. Le personnage, « honnête homme sans malice », dresse un inventaire scrupuleux de ce qu'il a vu — « femmes de croque-morts, de bougnats, de jocrisses, de gendarmes, d'inspecteurs, d'un ministre de la justice » — comme si cette liste exhaustive rendait son manque d'autant plus insupportable, et la chanson tire son énergie comique de cet écart entre la solennité de la plainte et la trivialité de ce qui lui manque. L'« Alléluia » et les « grâces rendues au Bon Dieu » ne sont pas de simples ornements : ils élèvent la promesse du nombril au rang d'exaucement divin, ce qui rend la chute d'autant plus efficace. Car la mort arrive au moment exact où l'objectif est sur le point d'être atteint — « comme il atteignait le but de cinquante ans de convoitise » — et le refrain revient une dernière fois, implacable : il n'a jamais vu le nombril. Ce dénouement ne porte aucune leçon morale ; il prolonge simplement la logique absurde de la chanson jusqu'à son terme le plus cruel et le plus drôle.
Strophe 1
Voir le nombril d'la femm' d'un flic
N'est certainement pas un spectacle
Qui, du point d'vue de l'esthétique,
Puiss' vous élever au pinacle...
Il y eut pourtant, dans l'vieux paris,
Un honnête homme sans malice
Brûlant d'contempler le nombril
D'la femm' d'un agent de police...
Strophe 2
"Je me fais vieux, gémissait-il,
Et, durant le cours de ma vie,
J'ai vu bon nombre de nombrils
De toutes les catégories :
Nombrils d'femm's de croque-morts, nombrils
D'femm's de bougnats, d' femm's de jocrisses,
Mais je n'ai jamais vu celui
D'la femm' d'un agent de police...
Strophe 3
"Mon père a vu, comm' je vous vois,
Des nombrils de femm's de gendarmes,
Mon frère a goûté plus d'un' fois
D'ceux des femm's d'inspecteurs, les charmes...
Mon fils vit le nombril d'la souris
D'un ministre de la justice...
Et moi, j’n'ai même pas vu l' nombril
D' la femm' d'un agent de police... "
Strophe 4
Ainsi gémissait en public
Cet honnête homme vénérable,
Quand la légitime d'un flic,
Tendant son nombril secourable,
Lui dit : "Je m'en vais mettre fin
À votre pénible supplice,
Vous fair' voir le nombril enfin
D'la femm' d'un agent de police... "
Strophe 5
"Alléluia !" fit le bon vieux,
De mes tourments voici la trêve !
Grâces soient rendu's au Bon Dieu,
Je vais réaliser mon rêve !"
Il s'engagea, tout attendri,
Sous les jupons d'sa bienfaitrice,
Braquer ses yeux, sur le nombril
D'la femm' d'un agent de police...
Strophe 6
Mais, hélas ! il était rompu
Par les effets de sa hantise,
Et comme il atteignait le but
De cinquante ans de convoitise,
La mort, la mort, la mort le prit
Sur l'abdomen de sa complice
Il n'a jamais vu le nombril
D'la femm’ d’un agent de police...