Le Parapluie
Analyse littéraire
Le parapluie volé — détail glissé sans insistance au premier couplet — donne d'emblée le ton : c'est un geste de générosité légèrement coupable qui ouvre la rencontre, et Brassens s'en amuse sans en faire un cas de conscience. Sous cet abri de fortune, la pluie cesse d'être une contrainte pour devenir un « chant joli » que les deux marcheurs écoutent ensemble, et le refrain tire de ce retournement toute sa saveur : « un p'tit coin d'parapluie » troqué contre « un coin d'paradis » résume l'échange avec une légèreté qui n'exclut pas la tendresse. La référence aux « quarante jours, quarante nuits » du déluge n'est pas là pour alourdir la scène d'une signification biblique, mais pour mesurer, par l'absurde, l'intensité du souhait : le narrateur voudrait que la pluie ne s'arrête plus, juste pour garder quelqu'un sous son toit de toile. La séparation, quand elle vient, est traitée avec la même économie : la femme part « gaiement vers mon oubli », formule où la gaieté de l'une et la mélancolie de l'autre tiennent dans quatre mots sans que Brassens appuie sur aucun des deux. Le refrain répété en clôture, avec son « pardi » désinvolte, refuse toute plainte : ce qui aurait pu finir en regret se referme sur un sourire, celui de quelqu'un qui sait reconnaître la valeur exacte d'un moment passé sous la pluie.
Strophe 1
Il pleuvait fort sur la grand-route,
Ell' cheminait sans parapluie,
J'en avais un, volé sans doute
Le matin même à un ami.
Courant alors à sa rescousse,
Je lui propose un peu d'abri ;
En séchant l'eau de sa frimousse,
D'un air très doux ell' m'a dit oui.
Strophe 2
Un p'tit coin d' parapluie,
Contre un coin d' paradis.
Elle avait quelque chos' d'un ange,
Un p'tit coin d' paradis,
Contre un coin d' parapluie.
Je n' perdais pas au change,
Pardi !
Strophe 3
Chemin faisant, que ce fut tendre
D'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre
Sur le toit de mon parapluie.
J'aurais voulu comme au déluge,
Voir sans arrêt tomber la pluie,
Pour la garder sous mon refuge,
Quarante jours, quarante nuits.
Strophe 4
Un p'tit coin d' parapluie,
Contre un coin d' paradis.
Elle avait quelque chos' d'un ange,
Un p'tit coin d' paradis,
Contre un coin d' parapluie.
Je n' perdais pas au change,
Pardi !
Strophe 5
Mais bêtement, même en orage,
Les routes vont vers des pays ;
Bientôt le sien fit un barrage
A l'horizon de ma folie.
Il a fallu qu'elle me quitte,
Après m'avoir dit grand merci,
Et je l'ai vue toute petite
Partir gaiement vers mon oubli.
Strophe 6
Un p'tit coin d' parapluie,
Contre un coin d' paradis.
Elle avait quelque chos' d'un ange,
Un p'tit coin d' paradis,
Contre un coin d' parapluie.
Je n' perdais pas au change,
Pardi !