Le Passéiste

Interprété par Jean Bertola
Analyse littéraire
Le narrateur s'affiche d'emblée en accusé qui plaide coupable : « tant pis si j'ai l'air infantile », dit-il deux fois, avant de revendiquer comme « phrase d'élection » la formule des contes de fées — non par regret, mais par choix délibéré et presque provocateur. Brassens construit une défense du passé non pas par éloge direct, mais par rejet de ce qui l'écrase : les « troupeaux de bovins » qui posent « leurs gros sabots » sur les neiges d'antan, le Spoutnik qui encombre le royaume des vieilles lunes, l'« ombre importune » qu'il chasse. Le passé n'est pas idéalisé abstraitement — il est habité : Verlaine à son chevet, le myosotis préféré à la marguerite, l'Angélus qui tinte aux clochers morts. La prière finale concentre toute la logique du texte : le narrateur accepte l'aphasie, la grippe, n'importe quelle calamité, mais refuse l'amnésie — « tout, mais pas ça » — ce qui dit clairement que la mémoire est pour lui non pas un confort sentimental mais la condition même d'exister.
Strophe 1
Tant pis si j'ai l'air infantile,
Mais, par ma foi !
Ma phrase d'élection c'est : "Il
Était une fois"
Et dans les salons où l'on cause,
Tant pis si on
Fait le procès de ma morose
Délectation.
Sitôt que je perds contenance
Au temps qui court,
Lors, j'appelle les souvenances
À mon secours.
Ne vous étonnez pas, ma chère,
Si vous trouvez
Les vers de "Jadis et Naguère"
À mon chevet.
Strophe 2
Quitte à froisser la marguerite,
Faut que je dise
Que tu es ma fleur favorite,
Myosotis.
Si les neiges d'antan sont belles,
C'est qu' les troupeaux
De bovins posent plus sur elles
Leurs gros sabots.
Au royaume des vieilles lunes,
Que Copernic
M'excuse, pas d'ombre importune,
Pas de Spoutnik !
Le feu des étoiles éteintes
M'éclaire encore,
Et j'entends l'Angélus qui tinte
Aux clochers morts.
Strophe 3
Que les ans rongent mes grimoires,
Ça ne fait rien,
Mais qu'ils épargnent ma mémoire,
Mon plus cher bien !
Que Dieu me frappe d'aphasie,
D'influenza,
Mais qu'il m'évite l'amnésie,
Tout, mais pas ça !
Tant pis si j'ai l'air infantile,
Mais, par ma foi !
Ma phrase d'élection c'est : "Il
Était une fois."
Tant pis si j'ai l'air infantile,
Mais, par ma foi !
Ma phrase d'élection c'est : "Il
Était une fois."
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