Le Petit Joueur de flûteau
Analyse littéraire
Le petit joueur de flûtiau refuse le blason royal en imaginant, couplet après couplet, ce qu'il deviendrait s'il l'acceptait : un homme qui bouderait son clocher, abandonnerait sa chaumière, renirait ses aïeux et congédierait sa Ninon pour épouser une princesse. Ce n'est pas tant le prestige qu'il refuse que la métamorphose intérieure qu'il pressent, résumée à chaque fois dans cette image saisissante : « mon la se mettrait à gonfler ». Le refrain fonctionne comme une chambre d'écho où la voix collective — « on dirait par tout le pays » — incarne la trahison avant même qu'elle ait lieu, forçant le musicien à s'acquitter d'un procès imaginaire avant de choisir. La progression des cinq strophes, du blason au sang bleu en passant par la couche à baldaquin, amplifie le ridicule de chaque aspiration sans jamais en faire un réquisitoire pesant : Brassens garde le ton léger du conte. Le dernier couplet bascule alors avec une économie remarquable — « sans armoiries, sans parchemin, sans gloire » — et le vers final, « Dieu reconnaisse pour sien le brave petit musicien », offre une bénédiction douce-amère qui dit, sans l'asséner, que la fidélité à soi vaut mieux que tous les parchemins du château.
Strophe 1
Le petit joueur de flûtiau
Menait la musique au château.
Pour la grâce de ses chansons
Le roi lui offrit un blason.
"Je ne veux pas être noble,
Répondit le croque-note,
Avec un blason à la clé
Mon la se mettrait à gonfler,
On dirait par tout le pays :
Le joueur de flûte a trahi."
Strophe 2
"Et mon pauvre petit clocher
Me semblerait trop bas perché.
Je ne plierais plus les genoux
Devant le Bon Dieu de chez nous.
Il faudrait à ma grande âme
Tous les saints de Notre-Dame.
Avec un évêque à la clé,
Mon la se mettrait à gonfler,
On dirait par tout le pays :
Le joueur de flûte a trahi."
Strophe 3
"Et la chambre où j'ai vu le jour
Me serait un triste séjour,
Je quitterais mon lit mesquin
Pour une couche à baldaquin.
Je changerais ma chaumière
Pour une gentilhommière,
Avec un manoir à la clé,
Mon la se mettrait à gonfler,
On dirait par tout le pays :
Le joueur de flûte a trahi."
Strophe 4
"Je serai honteux de mon sang,
Des aïeux de qui je descends,
On me verrait bouder dessus
La branche dont je suis issu.
Je voudrais un magnifique
Arbre généalogique,
Avec du sang bleu à la clé,
Mon la se mettrait a gonfler,
On dirait par tout le pays :
Le joueur de flûte a trahi."
Strophe 5
"Je ne voudrais plus épouser
Ma promise, ma fiancée.
Je ne donnerais pas mon nom
À une quelconque Ninon.
Il me faudrait pour compagne
La fille d'un grand d'Espagne,
Avec un' princesse à la clé
Mon la se mettrait à gonfler,
On dirait par tout le pays :
Le joueur de flûte a trahi."
Strophe 6
Le petit joueur de flûtiau
Fit la révérence au château.
Sans armoiries, sans parchemin,
Sans gloire il se mit en chemin
Vers son clocher, sa chaumine,
Ses parents et sa promise...
Nul ne dise, dans le pays :
"Le joueur de flûte a trahi",
Et Dieu reconnaisse pour sien
Le brave petit musicien !