Analyse littéraire
Le refrain – « le pluriel ne vaut rien à l'homme, et sitôt qu'on est plus de quatre on est une bande de cons » – pose d'emblée une règle personnelle que Brassens reformule ensuite dans chaque couplet avec une obstination délibérément comique : le narrateur se définit systématiquement par son absence, « dans les noms des partants », « parmi les cris des loups », « dans les rangs des pupitr's », comme si se nommer consistait avant tout à refuser d'être compté. L'inventaire de la troisième strophe – « processions, monômes, groupes, cortèges, ligu's, cliqu's, meut's, troupes » – accumule les formes de rassemblement avec une énergie qui tient autant du vertige que de la dérision, et la convocation de Prévert confirme que la liste n'est pas dénonciation solennelle mais jeu. Le refus d'appartenir traverse des domaines aussi disparates que la politique, la musique, le sexe et la mort, sans jamais changer de ton ni de formule : la répétition elle-même est la démonstration, comme si l'entêtement du refrain mimait l'entêtement du personnage. Le juron « sacrebleu » et l'insulte « tas de bruiteurs » maintiennent la chanson du côté de la provocation bon enfant plutôt que de la posture philosophique, et c'est précisément ce ton-là qui lui donne sa force.
Strophe 1
"Cher monsieur, m'ont-ils dit, vous en êtes un autre",
Lorsque je refusai de monter dans leur train.
Oui, sans doute, mais moi, j'fais pas le bon apôtre,
Moi, je n'ai besoin de personn' pour en être un.
Strophe 2
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! C'est ma règle et j'y tiens.
Dans les noms des partants on n'verra pas le mien.
Strophe 3
Dieu ! Que de processions, de monômes, de groupes,
Que de rassemblements, de cortèges divers,
Que de ligu's, que de cliqu's, que de meut's, que de troupes !
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.
Strophe 4
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! C'est ma règle et j'y tiens.
Parmi les cris des loups on n'entend pas le mien.
Strophe 5
Oui, la cause était noble, était bonne, était belle
Nous étions amoureux, nous l'avons épousée.
Nous souhaitions être heureux tous ensemble avec elle,
Nous étions trop nombreux, nous l'avons défrisée.
Strophe 6
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! C'est ma règle et j'y tiens.
Parmi les noms d'élus on n'verra pas le mien.
Strophe 7
Je suis celui qui passe à côté des fanfares
Et qui chante en sourdine un petit air frondeur.
Je dis, à ces messieurs que mes notes effarent :
"Tout aussi musicien que vous, tas de bruiteurs !"
Strophe 8
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! C'est ma règle et j'y tiens.
Dans les rangs des pupitr's on n'verra pas le mien.
Strophe 9
Pour embrasser la dame, s'il faut se mettre à douze,
J'aime mieux m'amuser tout seul, cré nom de nom !
Je suis celui qui reste à l'écart des partouzes.
L'obélisque est-il un monolithe, oui ou non ?
Strophe 10
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! C'est ma règle et j'y tiens.
Au faisceau des phallus on n'verra pas le mien.
Strophe 11
Pas jaloux pour un sou des morts des hécatombes,
J'espère être assez grand pour m'en aller tout seul.
Je ne veux pas qu'on m'aide à descendre à la tombe,
Je partage n'importe quoi, pas mon linceul.
Strophe 12
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! c'est ma règle et j'y tiens.
Au faisceau des tibias on n'verra pas les miens.