Le Pornographe
Analyse littéraire
Dès l'enfance, le narrateur avait « la phobie des gros mots » et pensait « merde » tout bas sans jamais le dire : c'est précisément ce renversement — ce qui était tu devient gagne-pain — qui donne à la chanson son ressort comique. Brassens joue sur l'auto-dérision plutôt que sur la provocation : le « pornographe du phonographe » se montre au doigt dans son miroir, va à confesse chaque samedi, craint de finir à l'Armée du Salut. La construction répétée du « Mais » en début de chaque second mouvement mime une fausse capitulation : le couplet feint le remords, le « Mais » le balaie, et le refrain rétablit l'identité assumée. Le dernier couplet retourne l'accusation en grâce demandée : Satan doit « embrocher » le « mort mal embouché », mais c'est au « grand Manitou » — pour qui « le mot n'est rien du tout » — d'accueillir le polisson en sa Jérusalem, ce qui suggère non pas une leçon morale, mais une forme d'absolution joyeuse, cohérente avec le ton de l'ensemble.
Strophe 1
Autrefois, quand j'étais marmot,
J'avais la phobie des gros mots,
Et si j' pensais "merde" tout bas,
Je ne le disais pas...
Mais
Aujourd'hui que mon gagne-pain
C'est d' parler comme un turlupin,
Je n' pense plus "merde", pardi !
Mais je le dis.
Strophe 2
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 3
Afin d'amuser la gal'rie
Je crache des gauloiseries,
Des pleines bouches de mots crus
Tout à fait incongrus...
Mais
En m' retrouvant seul sous mon toit,
Dans ma psyché j' me montre au doigt
Et m' crie : "va t'faire, homme incorrect,
Voir par les grecs"
Strophe 4
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 5
Tous les sam'dis j' vais à confess'
M'accuser d'avoir parlé d' fess's
Et j'promets ferme au marabout
De les mettre tabou...
Mais
Craignant, si je n'en parle plus,
D' finir à l'Armée du Salut,
Je r'mets bientôt sur le tapis
Les fesses impies.
Strophe 6
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 7
Ma femme est, soit dit en passant,
D'un naturel concupiscent
Qui l'incite à se coucher nue
Sous le premier venu...
Mais
M'est-il permis, soyons sincères,
D'en parler au café-concert
Sans dire qu'elle a, suraigu,
Le feu au cul ?
Strophe 8
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 9
J'aurais sans doute du bonheur,
Et peut-être la Croix d'Honneur,
À chanter avec decorum
L'amour qui mène à Rome...
Mais
Mon ang' m'a dit: "Turlututu !
Chanter l'amour t'est défendu
S'il n'éclôt pas sur le destin
D'une putain."
Strophe 10
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 11
Et quand j'entonne, guilleret,
À un patron de cabaret
Une adorable bucolique,
Il est mélancolique...
Et
Me dit, la voix noyée de pleurs,
"S'il vous plaît de chanter les fleurs,
Qu'ell's poussent au moins rue Blondel
Dans un bordel"
Strophe 12
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 13
Chaque soir avant le dîner,
À mon balcon mettant le nez,
Je contemple les bonnes gens
Dans le soleil couchant...
Mais
N' me d'mandez pas d' chanter ça, si
Vous redoutez d'entendre ici
Que j'aime à voir, de mon balcon,
Passer les cons.
Strophe 14
J'suis l' pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.
Strophe 15
Les bonnes âmes d'ici-bas
Comptent ferme qu'à mon trépas
Satan va venir embrocher
Ce mort mal embouché...
Mais,
Mais veuille le grand Manitou,
Pour qui le mot n'est rien du tout,
Admettre en sa Jérusalem,
À l'heure blême,
Strophe 16
Le pornographe
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.