Le Progrès

Interprété par Jean Bertola
Analyse littéraire
Le refrain « Que le progrès soit salutaire, c'est entendu » ne célèbre rien : il concède du bout des lèvres, et chaque couplet s'empresse de démentir cette concession par un inventaire de pertes concrètes — les lilas supplantés par des betteraves, la fontaine asséchée, l'arbre aux noms d'amants abattu, les réverbères ferraillés. Brassens ne déplore pas le progrès en abstrait, il nomme ce qui disparaît, et ce sont toujours des choses liées au corps, au plaisir, à la mémoire amoureuse. Le ton oscille entre l'indignation feinte — « c'est inhumain », « les vandales » — et un humour noir qui culmine dans la plainte du pendu contraint « d'aller se pendre ailleurs », faute de réverbère disponible. Cette chute burlesque désamorce toute tentation de gravité excessive et rappelle que Brassens se moque autant des nostalgiques que des modernistes, à commencer par lui-même, qui finit par quitter une « ingrate patrie » avec ses « feux follets ».
Strophe 1
Que le progrès soit salutaire,
C'est entendu, c'est entendu.
Mais ils feraient mieux de se taire,
Ceux qui dis'nt que le presbytère
De son charme du vieux temps passé n'a rien perdu,
N'a rien perdu.
Strophe 2
Supplantés par des betteraves,
Les beaux lilas ! Les beaux lilas !
Sans mentir, il faut être un brave
Fourbe pour dire d'un ton grave,
Que le jardin du curé garde tout son éclat,
Tout son éclat.
Strophe 3
Entre les tours monumentales
Toujours croissant, toujours croissant,
Qui cherche sa maison natale
Se perd comme dans un dédale.
Au mal du pays, plus aucun remède à présent,
Remède à présent.
Strophe 4
C'est de la malice certaine,
C'est inhumain ! C'est inhumain !
Ils ont asséché la fontaine
Où les belles Samaritaines
Nous faisaient boire, en été, l'eau fraîche dans leurs mains,
Fraîche dans leurs mains.
Strophe 5
Ils ont abattu, les vandales,
Et sans remords, et sans remords,
L'arbre couvert en capitales
De noms d'amants : C'est un scandale !
Les amours mortes n'ont plus de monuments aux morts,
Monuments aux morts.
Strophe 6
L'a fait des affaires prospères,
Le ferrailleur, le ferrailleur,
En fauchant les vieux réverbères.
Maintenant quand on désespère,
On est contraint et forcé d'aller se pendre ailleurs,
Se pendre ailleurs.
Strophe 7
Et c'est ce que j'ai fait sur l'heure,
Et sans délai, et sans délai.
Le coq du clocher n'est qu'un leurre,
Une girouette de malheur(e).
Ingrate patrie, tu n'auras pas mes feux follets,
Mes feux follets.
Strophe 8
Que le progrès soit salutaire,
C'est entendu, c'est entendu.
Mais ils feraient mieux de se taire,
Ceux qui dis'nt que le presbytère
De son charme du vieux temps passé n'a rien perdu,
N'a rien perdu.
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