Analyse littéraire
Le cimetière décrit comme « calme, confortable, officiel » et surtout « résidentiel » donne d'emblée le ton : Brassens traite la mort avec l'ironie placide d'un agent immobilier. Le revenant, qualifié d'« imbécile » dès le deuxième vers pour n'avoir pas reconnu le « bien-fondé de son trépas », n'a droit à aucune dignité — ni de son vivant, ni après. Chaque étape de son retour déçoit : le chien lui croque un os, les tonneaux sonnent creux, la veuve s'est réchauffée avec « un salaud de vivant ». Ce dernier syntagme, aussi familier que brutal, concentre tout le comique grinçant de la chanson : la trahison conjugale réduite à une question de température. La chute est à l'avenant — les os traînent par terre, ramassés à « une bouchée de pain » par la commère pour les revendre aux carabins — et le macchabée finit sa course dans un amphithéâtre de dissection à chanter son ennui. Brassens ne tire aucune leçon de cette débâcle, il se contente d'accompagner son personnage jusqu'au bout du ridicule, avec la régularité joyeuse d'un récit qui ne laisse aucune sortie de secours.
Strophe 1
Calme, confortable, officiel,
En un mot résidentiel,
Tel était le cimetière où
Cet imbécile avait son trou.
Strophe 2
Comme il ne reconnaissait pas
Le bien-fondé de son trépas,
L'a voulu faire - aberration ! -
Sa petite résurrection.
Strophe 3
Les vieux morts, les vieux "ici-gît",
Les braves sépulcres blanchis,
Insistèrent pour qu'il revînt
Sur sa décision mais en vain.
Strophe 4
L'ayant astiquée, il remit
Sur pied sa vieille anatomie,
Et tout pimpant, tout satisfait,
Prit la clef du champ de navets.
Strophe 5
Chez lui s'en étant revenu,
Son chien ne l'a pas reconnu
Et lui croque en deux coups de dents
Un des os les plus importants.
Strophe 6
En guise de consolation,
Pensa faire une libation,
Boire un coup de vin généreux,
Mais tous ses tonneaux sonnaient creux.
Strophe 7
Quand dans l'alcôve il est entré
Embrasser sa veuve éplorée,
Il jugea d'un simple coup d'œil
Qu'elle ne portait plus son deuil.
Strophe 8
Il la trouve se réchauffant
Avec un salaud de vivant,
Alors chancelant dans sa foi
Mourut une seconde fois.
Strophe 9
La commère, au potron-minet,
Ramassa les os qui traînaient
Et pour une bouchée de pain
Les vendit à des carabins.
Strophe 10
Et, depuis lors, ce macchabée,
Dans l'amphithéâtre tombé,
Malheureux, poussiéreux, transi,
Chante : "Ah ! Ce qu'on s'emmerde ici" !