Analyse littéraire
Le « boitait, boitait » du troisième couplet dit tout : la boiterie, d'abord caprice royal, est devenue réflexe collectif, propagée « de l'antichambre à l'office » avec une docilité qui se passe de commentaire. Brassens construit sa satire par accumulation patiente avant de la faire exploser dans l'échange final, où le seigneur de province — seul à marcher « ferme et droit comme un peuplier » — se retrouve accusé de singularité par une cour qui a fait de l'infirmité une norme. La réplique conclusive est un petit chef-d'œuvre de mauvaise foi retournée : « je boite des deux pieds » transforme l'excuse en aveu, et l'aveu en pirouette, révélant que la vraie compétence du courtisan n'est pas d'imiter le roi mais de toujours avoir une bonne raison de le faire. Le ton reste celui d'une fable légère, presque enjouée, sans que Brassens ait besoin d'appuyer — le ridicule de la situation suffit amplement à faire son effet.
Strophe 1
Un roi d'Espagne, ou bien de France,
Avait un cor, un cor au pied;
C'était au pied gauche, je pense ;
Il boitait à faire pitié.
Strophe 2
Les courtisans, espèce adroite,
S'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite,
Ils apprirent tous à boiter.
Strophe 3
On vit bientôt le bénéfice
Que cette mode rapportait;
Et de l'antichambre à l'office,
Tout le monde boitait, boitait.
Strophe 4
Un jour, un seigneur de province,
Oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince,
Ferme et droit comme un peuplier.
Strophe 5
Tout le monde se mit à rire,
Excepté le roi qui, tout bas,
Murmura :"Monsieur, qu'est-ce à dire ?
Je crois que vous ne boitez pas."
Strophe 6
"Sire, quelle erreur est la vôtre !
Je suis criblé de cors ; voyez :
Si je marche plus droit qu'un autre,
C'est que je boite des deux pieds."