Analyse littéraire
Le refrain « Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires », répété à l'identique après chaque strophe, est le moteur de la chanson : il ne commente pas, il tranche, avec la même sécheresse à chaque fois, quelle que soit la cible. Et les cibles s'accumulent méthodiquement — le paradis et le purgatoire, les tarots et le pendule, le bagne et l'échafaud, les oraisons funèbres et leurs saints hommes au cœur d'or — sans que Brassens établisse de hiérarchie entre elles : la religion, la superstition, la justice pénale et l'éloge mortuaire tombent dans le même sac, traités avec le même haussement d'épaules. Ce nivellement est précisément le geste satirique : en alignant le « corps du Seigneur dans le fond du ciboire » et « les lignes de la main » sur le même plan, Brassens refuse de distinguer ce qui mérite le respect de ce qui ne le mérite pas. La référence à Courteline dès le premier vers pose d'emblée le registre : non pas la véhémence du pamphlétaire, mais la légèreté goguenarde de celui qui observe, un peu de côté, les crédulités humaines. Le gibus sur lequel est écrite la devise achève de donner le ton — ce scepticisme-là se porte avec une certaine élégance désinvolte, sans colère ni leçon à distribuer.
Strophe 1
Imitant Courteline, un sceptique notoire,
Manifestant ainsi que l'on me désabuse,
J'ai des velléités d'arpenter les trottoir(e)s
Avec cette devise écrite à mon gibus :
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."
Strophe 2
Dieu, diable, paradis, enfer et purgatoire,
Les bons récompensés et les méchants punis,
Et le corps du Seigneur dans le fond du ciboire,
Et l'huile consacrée comme le pain bénit,
Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.
Strophe 3
Et la bonne aventure et l'art divinatoire,
Les cartes, les tarots, les lignes de la main,
La clé des songes, le pendule oscillatoire,
Les astres indiquant ce que sera demain,
Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.
Strophe 4
Les preuves à l'appui, les preuves péremptoires,
Témoins dignes de foi, metteurs de mains au feu,
Et le respect de l'homme à l'interrogatoire,
Et les vérités vraies, les spontanés aveux,
Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.
Strophe 5
Le bagne, l'échafaud entre autres exutoires,
Et l'efficacité de la peine de mort,
Le criminel saisi d'un zèle expiatoire,
Qui bat sa coulpe bourrelé par le remords,
Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.
Strophe 6
Sur les tombeaux les oraisons déclamatoires,
Les : "C'était un bon fils, bon père, bon mari",
"Le meilleur d'entre nous et le plus méritoire",
"Un saint homme, un cœur d'or, un bel et noble esprit",
Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.
Strophe 7
Les "Saint-Jean Bouche d'Or", les charmeurs d'auditoire,
Les placements de sentiments de tout repos,
Et les billevesées de tous les répertoires,
Et les morts pour que naisse un avenir plus beau,
Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.