Le sein de chair et le sein de bois
Analyse littéraire
Le ressort comique repose entièrement sur la confusion répétée entre le sein de chair et le sein de bois, que Brassens rejoue à chaque couplet avec une régularité presque mécanique — le mari se trompe, la femme se trompe, le nourrisson se trompe, puis le feu reçoit ce qu'il ne devait pas recevoir. La violence elle-même — le coup de kriss, l'enfant squelettique, le sein arraché jeté aux flammes — est traitée sur le même ton placide et enjoué que les mésaventures domestiques ordinaires, ce qui produit un effet d'absurde grinçant plutôt que de tragédie. La référence à Vénus comme « démon » et l'usage du latin *in naturalibus* signalent une affectation de style soutenu, que Brassens retourne aussitôt en burlesque : l'élan érotique du mari débouche sur une correction conjugale sèche et désenchantée (« Ça se comprend, dit-elle, il est en bois »). Le vrai plaisir du texte est dans l'écart entre la pompe du vocabulaire — « disciple d'Esculape », « conjugale couche » — et la banalité catastrophique des événements, entre la prétention au récit épique et la nullité souriante du couple qui confond, encore et toujours, le vrai et le faux.
Strophe 1
Après avoir fait son devoir de mère,
Gorgé de lait notre dernier blanc-bec,
Ma femme constata, surprise amère,
Qu'il avait tété la mamelle avec.
Le cœur rongé, c'est le cas de le dire,
La malheureus' criait comme un putois.
Le lendemain, pour calmer son délire,
Je lui fis faire un nouveau sein de bois.
Strophe 2
Imaginez le trouble qui fut nôtre
Quand ma femm' m'ayant demandé : "Dis-moi
Quel est le faux", je lui désignai l'autre,
Le vrai, celui qui n'était pas en bois.
Ivres de joie, nous ne pouvions comprendre
Qu' cett' ressemblance allait nous coûter cher,
Que nous allions bientôt pâtir de prendre
Le sein de bois pour le vrai sein de chair.
Strophe 3
Une nuit, dans la conjugale couche,
Tourmenté par le démon de Vénus,
Je me jetai sur ma femme et, farouche,
Vous la fis mettre in naturalibus.
Lui promenant la main sur l'épiderme,
Je m'écriai, le coeur vibrant d'émoi :
"Oh mon amie, que votre sein est ferme !
— Ça se comprend, dit-elle, il est en bois."
Strophe 4
Comme au cours d'une scène épouvantable
Elle m'avait bassement insulté,
Prenant un kriss qui traînait sur la table
J' fis l' simulacre de la poignarder.
Persuadé qu' c'était son sein postiche
Qui allait essuyer le choc du fer,
J'y vais d'une main ferme et le lui fiche
Jusqu'à la garde dans le sein de chair.
Strophe 5
Un célèbre disciple d'Esculape
Lui ayant proprement bouché ce trou,
En quelques jours ma femme se retape
Et reprend son beau rôle de nounou.
Épouvanté par la frimousse étique
Du nourrisson, j'enquête et m'aperçois
Que si le pauvre gosse est squelettique,
C'est qu'ell' lui fait téter le sein de bois.
Strophe 6
Ce fut l'ultime erreur la plus terrible :
Au cours d'un hiver extrêmement froid,
Nous avions brûlé tout le combustible
À l'exception du fameux sein de bois.
Ma pauvre femme alors, la mort dans l'âme,
Saisit un sein dans son corsage ouvert,
L'arrache et le jette en pâture aux flammes,
C'était naturell'ment le sein de chair...