Le Testament

Le Testament
0:00 0:00
Analyse littéraire
Brassens annonce la mort à venir non pas dans la solennité mais dans la traîne : « j'ferai la tombe buissonnière », « je quitterai la vie à reculons », autant de formulations qui transforment le départ en école buissonnière, en refus enfantin d'obéir à l'ordre des choses. Cette résistance tendre se prolonge dans les désirs ultimes — encore une amourette, encore s'enjuponner — où l'urgence du « encore » répété dit moins la philosophie que le regret concret et charnel d'un homme qui aime la vie parce qu'il aime les femmes et le vin. Le legs au futur mari de la veuve est traité avec une générosité presque comique — les bottes, les pantoufles, la pipe, la femme — jusqu'à la ligne de fracture absolue : « jamais il ne fouette mes chats », seul interdit, maintenu par la menace d'un fantôme, ce qui dit beaucoup sur ce que Brassens choisit vraiment de défendre. La chute, elle, dépose tout cela dans « la fosse commune du temps », formule qui élargit la mort individuelle sans l'héroïser, et qui clôt le testament sur une image d'égalité tranquille plutôt que de rébellion.
Strophe 1
Je serai triste comme un saule
Quand le Dieu qui partout me suit
Me dira, la main sur l'épaule :
"Va-t'en voir là-haut si j'y suis."
Alors, du ciel et de la terre
Il me faudra faire mon deuil...
Est-il encor debout le chêne
Ou le sapin de mon cercueil ?
Est-il encor debout le chêne
Ou le sapin de mon cercueil ?
Strophe 2
S'il faut aller au cimetière,
J' prendrai le chemin le plus long,
J' ferai la tombe buissonnière,
J' quitterai la vie à reculons...
Tant pis si les croque-morts me grondent,
Tant pis s'ils me croient fou à lier,
Je veux partir pour l'autre monde
Par le chemin des écoliers.
Je veux partir pour l'autre monde
Par le chemin des écoliers.
Strophe 3
Avant d'aller conter fleurette
Aux belles âmes des damnées,
Je rêv' d'encore une amourette,
Je rêv' d'encor' m'enjuponner...
Encore un' fois dire : "Je t'aime"...
Encore un' fois perdre le nord
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts.
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts.
Strophe 4
Dieu veuill' que ma veuve s'alarme
En enterrant son compagnon,
Et qu' pour lui fair' verser des larmes
Il n'y ait pas besoin d'oignon...
Qu'elle prenne en secondes noces
Un époux de mon acabit :
Il pourra profiter d' mes bottes,
Et d' mes pantoufle' et d' mes habits.
Il pourra profiter d' mes bottes,
Et d' mes pantoufle' et d' mes habits.
Strophe 5
Qu'il boiv' mon vin, qu'il aim' ma femme,
Qu'il fum' ma pipe et mon tabac,
Mais que jamais - mort de mon âme ! -
Jamais il ne fouette mes chats...
Quoique je n'ai' pas un atome,
Une ombre de méchanceté,
S'il fouett' mes chats, y'a un fantôme
Qui viendra le persécuter.
S'il fouett' mes chats, y'a un fantôme
Qui viendra le persécuter.
Strophe 6
Ici-gît une feuille morte,
Ici finit mon testament...
On a marqué dessus ma porte :
"Fermé pour caus' d'enterrement."
J'ai quitté la vi' sans rancune,
J'aurai plus jamais mal aux dents :
Me v'là dans la fosse commune,
La fosse commune du temps.
Me v'là dans la fosse commune,
La fosse commune du temps.
← Retour