Analyse littéraire
Le titre contient le paradoxe central : un « verger » évoque la fécondité et les fruits mûrs, et c'est précisément ce registre bucolique qui se retourne en se peuplant de « chapelets de pendus » et de « grappes de fruits inouïs ». Le refrain « C'est le verger du Roi Louis », répété à l'identique, ne conclut pas : il estampille, il certifie, comme si cette horreur était un bien royal dont on devrait s'enorgueillir. Les suppliciés sont fondus dans la beauté du monde : le soleil « les dévore », ils « voltigent » et « dansent dans les feux de l'aurore », les oiseaux « picorent » au-dessus de leur tête — le paysage les absorbe sans trembler. Le « Louis » du titre reste délibérément flou, nom propre sans date ni règne précis, désignant une figure de pouvoir souverain plutôt qu'un roi identifiable. Brassens, en mettant en musique ce poème de Théodore de Banville — lui-même héritier de la « Ballade des pendus » de Villon —, prolonge une tradition qui traite la mort violente avec une légèreté formelle calculée : c'est cette légèreté même, ce balancement de la langue comme celui des corps, qui constitue le vrai geste critique du texte.
Strophe 1
Sur ses larges bras étendus,
La forêt où s'éveille Flore
A des chapelets de pendus
Que le matin caresse et dore.
Ce bois sombre, où le chêne arbore
Des grappes de fruits inouïs
Même chez le Turc et le Maure,
C'est le verger du Roi Louis.
Strophe 2
Tous ces pauvres gens morfondus,
Roulant des pensers qu'on ignore,
Dans des tourbillons éperdus
Voltigent, palpitants encore.
Le soleil levant les dévore,
Regardez-les, cieux éblouis,
Danser dans les feux de l'aurore,
C'est le verger du Roi Louis.
Strophe 3
Ces pendus, du Diable entendus,
Appellent des pendus encore.
Tandis qu'aux cieux, d'azur tendus,
Où semble luire un météore,
La rosée en l'air s'évapore,
Un essaim d'oiseaux réjouis
Par-dessus leur tête picore,
C'est le verger du Roi Louis.
Strophe 4
Prince, il est un bois que décore
Un tas de pendus enfouis
Dans le doux feuillage sonore.
C'est le verger du Roi Louis !