Lèche-cocu
Analyse littéraire
La structure en "Si l'homme était…" répétée de couplet en couplet fait défiler une galerie de types sociaux — le marin, le bigot, le flic, le militant, le soldat — et c'est dans l'écart entre ce que le Lèche-cocu prétend être et ce qu'il est réellement que la chanson produit son effet comique : celui qui souffre "du mal de mer en passant les ponts de la Seine" se met à parler de tirant d'eau, celui qui criait "Mort aux vaches !" porte désormais "un flic en peluche". Ce que Brassens met en scène n'est pas tant la duplicité que sa parfaite inutilité : tous ces efforts de flagornerie ne servent strictement à rien, puisque les maris, ravis d'avoir un admirateur, ne le quittent plus d'une semelle. La chute finale retourne la situation avec une économie redoutable — pendant que le Lèche-cocu se prosterne, les copains partagent sa femme à lui — et c'est ce renversement symétrique, annoncé dès le début avec les "cornes au cul", qui donne à la chanson sa cohérence grinçante. Le ton reste celui d'une farce bien menée, sans morale affichée : Brassens se contente de faire les comptes, et le lecteur rit.
Strophe 1
Comme il chouchoutait les maris,
Qu'il les couvrait de flatteries,
Quand il en pinçait pour leurs femmes,
Qu'il avait des cornes au cul,
On l'appelait Lèche-cocu.
Oyez tous son histoire infâme.
Strophe 2
Si l'mari faisait du bateau,
Il lui parlait de tirant d'eau,
De voiles, de mâts de misaine,
De yacht, de brick et de steamer,
Lui, qui souffrait du mal de mer
En passant les ponts de la Seine.
Strophe 3
Si l'homme était un peu bigot,
Lui qui sentait fort le fagot,
Criblait le ciel de patenôtres,
Communiait à grand fracas,
Retirant même en certains cas
L'pain bénit d'la bouche d'un autre.
Strophe 4
Si l'homme était sergent de ville,
En sautoir - Mon Dieu, que c'est vil -
Il portait un flic en peluche,
Lui qui, sans ménager sa voix,
Criait : "Mort aux vaches !" autrefois,
Même atteint de la coqueluche.
Strophe 5
Si l'homme était un militant,
Il prenait sa carte à l'instant
Pour bien se mettre dans sa manche,
Biffant ses propres graffitis
Du vendredi, le samedi
Ceux du samedi, le dimanche.
Strophe 6
Et si l'homme était dans l'armée,
Il entonnait pour le charmer :
"Sambre-et-Meuse " et tout le folklore,
Lui, le pacifiste bêlant
Qui fabriquait des cerfs-volants
Avec le drapeau tricolore.
Strophe 7
Et bien, ce malheureux tocard
Faisait tout ça vainement, car
Étant comme cul et chemise
Avec les maris, il ne put
Jamais parvenir à son but
Toucher à la fesse promise.
Strophe 8
Ravis, ces messieurs talonnaient
Ce bougre qui les flagornait
À la ville, comme à la campagne,
Ne lui laissant pas l'occasion
De se trouver, quell' dérision,
Seul à seul avec leurs compagnes.
Strophe 9
Et nous, copains, cousins, voisins,
Profitant (on n'est pas des saints)
De ce que ces deux imbéciles
Se passaient rhubarbe et séné,
On s'partageait leur dulcinée
Qui se laissait faire docile.
Strophe 10
Et, tandis que Lèche-cocu
Se prosternait cornes au cul
Devant ses éventuelles victimes,
Par surcroît, l'on couchait aussi
La morale était sauve ainsi
Avec sa femme légitime.