L'Épave

Analyse littéraire
Le refrain « Ça n'fait rien, il y a des … bien singuliers » retourne le mot même de singularité contre chaque personnage — tavernier, va-nu-pieds, étudiant, femme d'ouvrier, prostituée, policier — en soulignant que tous réagissent selon le même réflexe de saisie ou de rejet. La progression des strophes est celle d'un dépouillement littéral : on lui prend ses souliers, sa chemise, sa culotte, jusqu'à ce qu'il se retrouve « tout nu sur le bord du trottoir » à exhiber ses « humbles génitoires », et c'est ce corps mis à nu qui rend la satire si concrète. Le retournement final est le plus habile : le policier, attendu comme figure répressive, couvre le narrateur de sa pèlerine par souci de sa santé, et c'est ce geste inattendu qui brise le cri de guerre — « Mort aux vaches ! » — que le narrateur ne peut plus « brailler ». La « langue honteuse » qui « retombe lourdement dans ma bouche pâteuse » dit quelque chose de précis : non pas une leçon sur la dignité, mais le désarroi d'un homme dont la révolte ne tient plus face à une réalité qui refuse d'être simple.
Strophe 1
J'en appelle à Bacchus ! À Bacchus j'en appelle !
Le tavernier du coin vient d' me la bailler belle.
De son établissement j'étais l' meilleur pilier.
Quand j'eus bu tous mes sous, il me mit à la porte
En disant : " Les poivrots, le diable les emporte ! "
Ça n' fait rien, il y a des bistrots bien singuliers...
Strophe 2
Un certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre-
Mort, croyant tout de bon que j'ai cessé de vivre
(Vous auriez fait pareil), s'en prit à mes souliers.
Pauvre homme ! Vu l'état piteux de mes godasses,
Je dout' qu'il trouve avec son chemin de Damas.
Ça n' fait rien, il y a des passants bien singuliers...
Strophe 3
Un étudiant miteux s'en prit à ma liquette
Qui, à la faveur d'la nuit lui avait paru coquette,
Mais en plein jour ses yeux ont dû se dessiller.
Je l' plains de tout mon coeur, pauvre enfant, s'il l'a mise,
Vu que, d'un homme heureux, c'était loin d'êtr' la ch'mise.
Ça n' fait rien, y a des étudiants bien singuliers...
Strophe 4
La femm' d'un ouvrier s'en prit à ma culotte.
"Pas ça, madam', pas ça ! Mille et un coups de bottes
Ont tant usé le fond que, si vous essayiez
D' la mettre à votr' mari, bientôt, je vous en fiche
Mon billet, il aurait du verglas sur les miches."
Ça n' fait rien, il y a des ménages bien singuliers...
Strophe 5
Et j'étais là, tout nu, sur le bord du trottoir
Exhibant, malgré moi, mes humbles génitoires.
Une petit' vertu rentrant de travailler,
Elle qui, chaque soir, en voyait un' douzaine,
Courut dire aux agents : "J'ai vu què'qu' chos' d'obscène !"
Ça n' fait rien, il y a des tapins bien singuliers...
Strophe 6
Le r'présentant d' la loi vint, d'un pas débonnaire.
Sitôt qu'il m'aperçut il s'écria : "Tonnerre !
On est en plein hiver, et si vous vous geliez !"
Et, de peur que j' n'attrape une fluxion d' poitrine,
Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine.
Ça n' fait rien, il y a des flics bien singuliers...
Strophe 7
Et depuis ce jour-là, moi, le fier, le bravache,
Moi, dont le cri de guerr' fut toujours : "Mort aux vaches !"
Plus une seule fois je n'ai pu le brailler.
J'essaye bien encor, mais ma langue honteuse
Retombe lourdement dans ma bouche pâteuse.
Ça n' fait rien, nous vivons un temps bien singulier...
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