Les Amours d'antan
Analyse littéraire
Le refrain revient deux fois à l'identique — « Des grâces roturières, des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière » — mais change de sens en chemin : ce que le narrateur acceptait d'abord comme une concession (« excusez-moi du peu ») devient à la fin une revendication tranquille (« mais c'étaient mes amours »). Brassens joue ouvertement avec l'écart entre le vocabulaire mythologique et les figures qu'il désigne : Margot la blanchecaille, Fanchon la cousette, Mimi dont « le fourreur sans doute ignorait l'hermine » — et c'est précisément cet écart qui produit l'effet comique, sans jamais tourner en dérision celles qu'il évoque. Le ton est celui d'un homme qui raconte ses amours de jeunesse avec une désinvolture affectueuse : « Au second rendez-vous y'avait parfois personne » n'appelle ni drame ni rancœur, juste un réajustement — on finissait la marguerite avec Lisette. Ce que la chanson fait, finalement, c'est retourner avec élégance le soupçon de médiocrité : le « on a les dam's du temps jadis qu'on peut » adressé au Prince sonne moins comme une excuse que comme une pirouette bien ajustée.
Strophe 1
Moi, mes amours d'antan c'était de la grisette
Margot, la blanchecaille, et Fanchon, la cousette...
Pas la moindre noblesse, excusez-moi du peu,
C'étaient, me direz-vous, des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière...
Mon Prince, on a les dam's du temps jadis qu'on peut...
Strophe 2
Car le cœur à vingt ans se pose où l'oeil se pose,
Le premier cotillon venu vous en impose,
La plus humble bergère est un morceau de roi.
Ça manquait de marquise, on connut la soubrette,
Faute de fleur de lys on eut la pâquerette,
Au printemps Cupidon fait flèche de tout bois...
Strophe 3
On rencontrait la belle aux Puces, le dimanche :
"Je te plais, tu me plais..." et c'était dans la manche,
Et les grands sentiments n'étaient pas de rigueur.
"Je te plais, tu me plais... viens donc beau militaire..."
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère,
On n'était pas tenu mêm' d'apporter son cœur...
Strophe 4
Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l'hermine,
Son habit sortait point de l'atelier d'un dieu...
Mais quand, par-dessus le Moulin de la Galette,
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C'est Psyché tout entièr' qui vous sautait aux yeux.
Strophe 5
Au second rendez-vous y' avait parfois personne,
Elle avait fait faux bond, la petite amazone,
Mais l'on ne courait pas se pendre pour autant...
La marguerite commencée avec Suzette,
On finissait de l'effeuiller avec Lisette
Et l'amour y trouvait quand même son content.
Strophe 6
C'étaient, me direz-vous, des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière,
Mais c'étaient mes amours, excusez-moi du peu,
Des Manon, des Mimi, des Suzon, des Musette,
Margot la blanche caille, et Fanchon, la cousette,
Mon Prince, on a les dam's du temps jadis qu'on peut...