Les Croque-morts améliorés
Au-delà des quatorze · 1952-1955
Analyse littéraire
Brassens construit toute la chanson sur un principe de classement : distinguer les « croque-morts ordinaires » des « croque-morts améliorés », avec la solennité fausse d'un guide pratique. Le critère final, révélé au dernier couplet, est savoureux : l'ordinaire siffle « les joyeux couplets à vingt francs », l'amélioré écoute « en idolâtre les disques des be-bop cassés ». Ce que Brassens cible, c'est la pose : ces « galopins un peu folâtres » qui « se mettent en deuil exprès » dans les rues de Saint-Germain-des-Prés, faisant du vêtement mortuaire un accessoire de mode. L'expression « peur bleue d'être enterrés » par leurs propres semblables retourne joliment la situation : ce sont les dandys du noir qui redoutent le ridicule de leur propre mise en scène. Le ton reste celui d'un observateur amusé, qui se donne volontiers pour mission d'écrire un « chant » utilitaire, raillant moins la mort que la vanité de ceux qui l'instrumentalisent.
Strophe 1
L'habit de deuil jusqu'à présent
Ne se portait assidûment
Que chez l'personnel funéraire,
Les anciens croqu'-morts ordinaires.
Depuis qu' la vogue est au noirâtre,
Dans les rues d' Saint-Germain-Des-Prés,
Y a des croqu'-morts améliorés !
Strophe 2
Il ne m'importe aucunement
Qu'on mène mon enterrement
Avec des croqu'-morts ordinaires
Ou bien leurs nouveaux congénères.
Mais le bruit court que des emplâtres
Ont un' peur bleue d'être enterrés
Par les croqu'-morts améliorés !
Strophe 3
Et c'est pourquoi j'ai fait ce chant
Qui va permettre aux braves gens
De distinguer les funéraires,
Les anciens croqu'-morts ordinaires,
Des galopins un peu folâtres
Qui se mettent en deuil exprès
Les croque-morts améliorés !
Strophe 4
Si le croqu'-mort s'en va sifflant
Les joyeux couplets à vingt francs,
C'est un honnête fonctionnaire,
C'est un croque-mort ordinaire.
Mais s'il écoute en idolâtre
Les disques des be-bop cassés,
C'est un croqu'-mort amélioré !