Les Deux Oncles

Analyse littéraire
Le dispositif repose sur un retournement simple et dévastateur : deux oncles morts pour des camps opposés, « l'ami des Tommies » et « l'ami des Teutons », finissent exactement au même endroit — l'oubli. Le « maintenant » répété d'un couplet à l'autre n'est pas un ornement rythmique, c'est le moteur de la démonstration : le temps a passé, les veuves se sont remariées, les enfants font l'Europe ensemble, et les convictions pour lesquelles on est mort « font trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en vont ». Ce que Brassens fait dire aux oncles eux-mêmes — « qu'il est fou de perdre la vie pour des idées » — est d'autant plus retors que ce sont les morts qui prononcent leur propre désaveu, depuis un au-delà où ils trinquent enfin ensemble. La tendresse finale, avec ses myosotis offerts en trois langues, « forget me not », « vergiss mein nicht », vient désamorcer toute lecture trop sèchement satirique : Brassens ne moque pas ses oncles, il les plaint, et c'est cette douceur qui donne à la chanson son vrai poids.
Strophe 1
C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston
L'un aimait les Tommies, l'autre aimait les Teutons.
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts,
Moi, qui n'aimais personne, eh bien ! je vis encor.
Strophe 2
Maintenant, chers tontons, que les temps ont coulé,
Que vos veuves de guerre ont enfin convolé,
Que l'on a requinqué, dans le ciel de Verdun,
Les étoiles ternies du maréchal Pétain,
Strophe 3
Maintenant que vos controverses se sont tues,
Qu'on s'est bien partagé les cordes des pendus,
Maintenant que John Bull nous boude, maintenant,
Que c'en est fini des querelles d'Allemand,
Strophe 4
Que vos fill's et vos fils vont, la main dans la main,
Faire l'amour ensemble et l'Europ' de demain,
Qu'ils se soucient de vos batailles presque autant
Que l'on se souciait des guerres de Cent Ans,
Strophe 5
On peut vous l'avouer, maintenant, chers tontons,
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons,
Que, de vos vérités, vos contrevérités,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.
Strophe 6
De vos épurations, vos collaborations,
Vos abominations et vos désolations,
De vos plats de choucroute et vos tasses de thé,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.
Strophe 7
En dépit de ces souvenirs qu'on commémore,
Des flammes qu'on ranime aux monuments aux Morts,
Des vainqueurs, des vaincus, des autres et de vous,
Révérence parler, tout le monde s'en fout.
Strophe 8
La vie, comme dit l'autre, a repris tous ses droits.
Elles ne font plus beaucoup d'ombre, vos deux croix,
Et, petit à petit, vous voilà devenus,
L'Arc de Triomphe en moins, des soldats inconnus.
Strophe 9
Maintenant, j'en suis sûr, chers malheureux tontons,
Vous, l'ami des Tommies, vous, l'ami des Teutons,
Si vous aviez vécu, si vous étiez ici,
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici,
Strophe 10
Chanteriez, en trinquant ensemble à vos santés,
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées,
Des idées comme ça, qui viennent et qui font
Trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en vont,
Strophe 11
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas,
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas,
Que prendre, sur-le-champ, l'ennemi comme il vient,
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens,
Strophe 12
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi,
Mieux vaut attendre un peu qu'on le change en ami,
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main,
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain,
Strophe 13
Que les seuls généraux qu'on doit suivre aux talons,
Ce sont les généraux des p'tits soldats de plomb.
Ainsi, chanteriez-vous tous les deux en suivant
Malbrough qui va-t-en guerre au pays des enfants.
Strophe 14
Ô vous, qui prenez aujourd'hui la clé des cieux,
Vous, les heureux coquins qui, ce soir, verrez Dieu,
Quand vous rencontrerez mes deux oncles, là-bas,
Offrez-leur de ma part ces "Ne m'oubliez pas",
Strophe 15
Ces deux myosotis fleuris dans mon jardin
Un p'tit forget me not pour mon oncle Martin,
Un p'tit vergiss mein nicht pour mon oncle Gaston,
Pauvre ami des Tommies, pauvre ami des Teutons...
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