Les illusions perdues
Analyse littéraire
Brassens construit cette chanson comme une liste d'illusions perdues, égrainées avec une légèreté presque malicieuse : la bulle de savon, le Père Noël, le premier amour, Dieu lui-même, et jusqu'aux lendemains qui « chantaient un peu faux » — ce dernier vers suffisant à liquider en une formule toute une idéologie du progrès sans avoir besoin d'en faire une thèse. La série s'accélère jusqu'au désir de noyade, point le plus bas d'une trajectoire qui semblait n'avoir que le sol pour horizon. C'est alors que le « bateau des copains » surgit, avec son « grappin » auquel on s'accroche « bien fort » — des mots bruts, presque enfantins, qui tranchent avec l'ironie des couplets précédents et disent l'essentiel sans le commenter. Le double refrain final, « l'espérance cessa d'être désespérée », retourne la formule sur elle-même avec une économie remarquable : ce n'est pas l'espoir qui revient, c'est simplement le désespoir qui s'allège, et c'est suffisant.
Strophe 1
On creva ma première bulle de savon
Y a plus de cinquante ans, depuis je me morfonds.
Strophe 2
On jeta mon Père Noël en bas du toit,
Ça fait belle lurette, et j'en reste pantois.
Strophe 3
Premier amour déçu. Jamais plus, officiel,
Je ne suis remonté jusqu'au septième ciel !
Strophe 4
Le Bon Dieu déconnait. J'ai décroché Jésus
De sa croix : n'avait plus rien à faire dessus.
Strophe 5
Les lendemains chantaient. Hourra l'Oural ! Bravo !
Il m'a semblé soudain qu'ils chantaient un peu faux.
Strophe 6
J'ai couru pour quitter ce monde saugrenu
Me noyer dans le premier océan venu.
Strophe 7
Juste voguait par là le bateau des copains;
Je me suis accroché bien fort à ce grappin.
Strophe 8
Et par enchantement, tout fut régénéré,
L'espérance cessa d'être désespérée.
Strophe 9
Et par enchantement, tout fut régénéré,
L'espérance cessa d'être désespérée.