Les Passantes

Antoine Pol
Les Passantes
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Analyse littéraire
L'anaphore « À… » qui ouvre chaque strophe des premières sections du poème n'est pas un ornement : elle mime le geste même du dédier, transformant chaque femme entrevue en une adresse, presque une offrande. La progression est réelle et lisible dans le texte lui-même — des silhouettes aperçues aux « lèvres absentes », du présent de la rencontre manquée au passé du regret — mais elle ne débouche sur aucune leçon, plutôt sur un aveu : « on n'a pas su retenir ». Ce « on » est décisif : il dépersonnalise sans effacer, partage la confession sans l'universaliser, laisse le lecteur entrer dans la mélancolie sans être sommé d'en tirer une morale. Ce que le poème réussit, c'est de faire tenir ensemble la légèreté du mot « passantes » et le poids de « manqué sa vie » — non par contradiction calculée, mais parce que Brassens, fidèle à Antoine Pol dont il met ici les vers en musique, comprend que le regret le plus sincère se dit souvent dans les mots les plus simples.
Strophe 1
Je veux dédier ce poème
À toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets,
À celles qu'on connait à peine
Qu'un destin différent entraîne
Et qu'on ne retrouve jamais.
Strophe 2
À celle qu'on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s'évanouit,
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu'on en demeure épanoui.
Strophe 3
À la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin ;
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main.
Strophe 4
À celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d'un être trop différent,
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D'un avenir désespérant.
Strophe 5
Chères images aperçues,
Espérances d'un jour déçues,
Vous serez dans l'oubli demain ;
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu'on se souvienne
Des épisodes du chemin.
Strophe 6
Mais si l'on a manqué sa vie,
On songe avec un peu d'envie
À tous ces bonheurs entrevus,
Aux baisers qu'on n'osa pas prendre,
Aux cœurs qui doivent vous attendre,
Aux yeux qu'on n'a jamais revus.
Strophe 7
Alors, aux soirs de lassitude,
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir,
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir.
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