Les Patriotes
Analyse littéraire
Chaque couplet repose sur le même renversement : ce que les blessés de guerre regrettent, ce n'est pas de ne plus pouvoir séduire, voir, entendre ou aimer, mais de ne plus pouvoir combattre, défiler, saluer, chanter la Marseillaise. Brassens pousse le dispositif jusqu'à l'absurde en faisant dire aux aveugles qu'ils pleurent de ne plus « lorgner le drapeau tricolore », aux amputés qu'ils déplorent de ne plus « sabrer les belles ennemies », aux morts eux-mêmes qu'ils rêvent de « se faire occire à la prochaine ». La satire tient à ce que Brassens ne caricature pas les patriotes de l'extérieur : il leur donne la parole à la première personne du collectif — « nos aveugles », « les invalid's chez nous » —, et c'est leur propre logique, poussée à son terme, qui se retourne contre eux. La chute sur le « monument aux Morts » où « chacun rêve d'avoir son nom » est le point d'arrivée cohérent : dans ce système de valeurs, la mort au combat est la récompense suprême, et Brassens se contente de le faire dire tout haut.
Strophe 1
Les invalid's chez nous, l'revers de leur médaille
C'est pas d'être hors d'état de suivr' les fill's, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir retourner au champ de bataille.
Le rameau d'olivier n'est pas notre symbole, non !
Strophe 2
Ce que, par-dessus tout, nos aveugles déplorent,
C'est pas d'être hors d'état d'se rincer l’œil, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir lorgner le drapeau tricolore.
La ligne bleue des Vosges sera toujours notre horizon.
Strophe 3
Et les sourds de chez nous, s'ils sont mélancoliques,
C'est pas d'être hors d'état d'ouïr les sirènes, cré de nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir entendre au défilé d'la clique,
Les échos du tambour, de la trompette et du clairon.
Strophe 4
Et les muets d'chez nous, c'qui les met mal à l'aise
C'est pas d'être hors d'état d'conter fleurette, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir reprendre en chœur la Marseillaise.
Les chansons martiales sont les seules que nous entonnons.
Strophe 5
Ce qui de nos manchots aigrit le caractère,
C'est pas d'être hors d'état d'pincer les fess's, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir faire le salut militaire.
Jamais un bras d'honneur ne sera notre geste, non !
Strophe 6
Les estropiés d'chez nous, ce qui les rend patraques,
C'est pas d'être hors d'état d'courir la gueus', cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir participer à une attaque.
On rêve de Rosalie, la baïonnette, pas de Ninon.
Strophe 7
C'qui manque aux amputés de leurs bijoux d'famille,
C'est pas d'être hors d'état d'aimer leur femme, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir sabrer les belles ennemies.
La colomb' de la paix, on l'apprête aux petits oignons.
Strophe 8
Quant à nos trépassés, s'ils ont tous l'âme en peine,
C'est pas d'être hors d'état d'mourir d'amour, cré nom de nom,
Mais de ne plus pouvoir se faire occire à la prochaine.
Au monument aux Morts, chacun rêve d'avoir son nom.