Les Quatre Bacheliers

Analyse littéraire
« Sans vergogne » revient à chaque strophe comme une gifle légère, accolée aussi bien aux petits voleurs qu'aux pères outragés et aux délateurs, si bien que tout le monde, dans cette histoire, agit sans vergogne — les garçons comme leurs juges. Ce retournement discret est le vrai moteur de la chanson : la honte se déplace, elle quitte les coupables désignés pour aller se loger chez ceux qui condamnent. Les trois premiers pères « renient » leur fils d'une seule voix, geste solennel et prévisible ; le quatrième, « le plus gros, le plus grand » — dont la carrure physique semblait annoncer le pire — dit simplement « Bonjour, petit » et tend sa blague à tabac. Brassens ne tire pas de leçon de cette scène : il dit « je ne sais pas s'il eut raison », et c'est précisément cette retenue qui donne du poids à ce qui suit. La dernière strophe, elle, est moins prudente : si les « chrétiens du pays » jugent cet homme coupable d'avoir failli, « l'Évangile, c'est de l'hébreu » pour eux — référence explicite dans le texte, qui n'a pas besoin d'être glosée pour faire son effet.
Strophe 1
Nous étions quatre bacheliers
Sans vergogne,
La vraie crème des écoliers
Des écoliers.
Strophe 2
Pour offrir aux filles des fleurs,
Sans vergogne,
Nous nous fîmes un peu voleurs,
Un peu voleurs.
Strophe 3
Les sycophantes du pays,
Sans vergogne,
Aux gendarmes nous ont trahis,
Nous ont trahis.
Strophe 4
Et l'on vit quatre bacheliers,
Sans vergogne,
Qu'on emmène, les mains liées,
Les mains liées.
Strophe 5
On fit venir à la prison,
Sans vergogne,
Les parents des mauvais garçons,
Mauvais garçons.
Strophe 6
Les trois premiers pères, les trois,
Sans vergogne,
En perdirent tout leur sang-froid,
Tout leur sang-froid.
Strophe 7
Comme un seul ils ont déclaré,
Sans vergogne,
Qu'on les avait déshonorés,
Déshonorés.
Strophe 8
Comme un seul ont dit : "C'est fini,
Sans vergogne,
Fils indigne, je te renie,
Je te renie."
Strophe 9
Le quatrième des parents,
Sans vergogne,
C'était le plus gros, le plus grand,
Le plus grand.
Strophe 10
Quant il vint chercher son voleur,
Sans vergogne,
On s'attendait à un malheur,
À un malheur.
Strophe 11
Mais il n'a pas déclaré, non,
Sans vergogne,
Que l'on avait sali son nom,
Sali son nom.
Strophe 12
Dans le silence on l'entendit,
Sans vergogne,
Qui lui disait: "Bonjour, petit,
Bonjour, petit."
Strophe 13
On le vit, on le croirait pas,
Sans vergogne,
Lui tendre sa blague à tabac,
Blague à tabac.
Strophe 14
Je ne sais pas s'il eut raison,
Sans vergogne,
D'agir d'une telle façon,
Telle façon.
Strophe 15
Mais je sais qu'un enfant perdu,
Sans vergogne,
A de la corde de pendu,
De pendu,
Strophe 16
A de la chance quand il a,
Sans vergogne,
Un père de ce tonneau-là,
Ce tonneau-là.
Strophe 17
Et si les chrétiens du pays,
Sans vergogne,
Jugent que cet homme a failli,
Homme a failli,
Strophe 18
Ça laisse à penser que, pour eux,
Sans vergogne,
L'Évangile, c'est de l'hébreu,
C'est de l'hébreu.
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