Les Quat'z'arts

Analyse littéraire
Le refrain « Les Quat'z'arts avaient fait les choses comme il faut » fonctionne à rebours : chaque occurrence salue avec un « bravo ! » pince-sans-rire une cérémonie qui ressemble trop à un vrai enterrement, comme si la réussite du canular tenait précisément à l'absence de ses propres gags habituels — pas de goupillon phallique, pas de filles en tutu, pas de cercueil à double fond. Brassens construit ainsi une liste de dénégations comiques qui dresse en creux le portrait du bal des Quat'z'arts tel qu'il est d'ordinaire : débridé, grivois, volontiers sacrilège. La chute change de registre : le narrateur découvre sur le faire-part qu'il est « le plus proche parent du défunt », c'est-à-dire que le mort, c'est lui, ou du moins quelqu'un qui le touche de près. Ce glissement transforme rétrospectivement la farce en quelque chose de plus trouble, confirmé par « l'ombre de l'ici-gît » qui suit le narrateur hors du cimetière. La dernière strophe — « les vrais enterrements viennent de commencer » — n'est pas une leçon mais un constat : la jeunesse de ces fêtes-là est bel et bien enterrée, et le ton, jusqu'ici goguenard, se teinte d'une nostalgie que Brassens ne cherche pas à dissimuler.
Strophe 1
Les copains affligés, les copines en pleurs,
La boîte à dominos enfouie sous les fleurs,
Tout le monde équipé de sa tenue de deuil,
La farce était bien bonne et valait le coup d’œil.
Strophe 2
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
L’enterrement paraissait officiel, bravo !
Strophe 3
Le mort ne chantait pas: "Ah! c’ qu’on s’emmerde ici !"
Il prenait son trépas à cœur, cette fois-ci,
Et les bonshomm’s chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus "Saint-Éloi bande encore !"
Strophe 4
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Le macchabée semblait tout à fait mort, bravo !
Strophe 5
Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesse’ à claque’ et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait : "À poil ! à poil ! à poil !"
Strophe 6
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Les pleureuses sanglotaient pour de bon, bravo !
Strophe 7
Le curé n’avait pas un goupillon factice
Un de ces goupillons en forme de phallus
Et quand il y alla de ses De Profundis,
L’enfant de chœur répliqua pas morpionibus.
Strophe 8
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Le curé venait pas de Camaret, bravo !
Strophe 9
On descendit la bière et je fus bien déçu,
La blague maintenant frisait le mauvais goût,
Car le mort se laissa jeter la terr’ dessus
Sans lever le couvercle en s’écriant "Coucou!"
Strophe 10
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Le cercueil n’était pas à double fond, bravo !
Strophe 11
Quand tout fut consommé, je leur ai dit : "Messieurs,
Allons faire à présent la tournée des boxons !"
Mais ils m’ont regardé avec de pauvres yeux,
Puis ils m’ont embrassé d’une étrange façon.
Strophe 12
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Leur compassion semblait venir du cœur, bravo !
Strophe 13
Quand je suis ressorti de ce champ de navets,
L’ombre de l’ici-gît pas à pas me suivait,
Une petite croix de trois fois rien du tout
Faisant, à elle seul’, de l’ombre un peu partout.
Strophe 14
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Les revenants s’en mêlaient à leur tour, bravo !
Strophe 15
J’ai compris ma méprise un petit peu plus tard,
Quand, allumant ma pipe avec le faire-part,
J’ m’aperçus que mon nom, comm’ celui d’un bourgeois,
Occupait sur la liste une place de choix :
Strophe 16
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
J’étais le plus proch’ parent du défunt, bravo !
Strophe 17
Adieu ! les faux tibias, les crânes de carton...
Plus de marche funèbre au son des mirlitons !
Au grand bal des Quat’z’arts nous n’irons plus danser,
Les vrais enterrements viennent de commencer.
Strophe 18
Nous n’irons plus danser au grand bal des Quat’z’arts,
Viens, pépère, on va se ranger des corbillards !
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