Les Ricochets

Analyse littéraire
Le ricochet n'est pas qu'un jeu d'enfant : c'est le fil conducteur d'une histoire de séduction où Brassens échange une leçon d'adresse contre un baiser, avec le naturel d'un marché conclu sur la berge. La distance que le narrateur prend sur lui-même dès le départ fait le charme du texte — « je n'entrai pas aux cris d'À nous deux Paris », précise-t-il, refusant d'emblée la posture du conquérant — tout en s'autodésignant « jeune sot » qui monte à l'assaut du « p'tit Montparnasse ». Le salut à Apollinaire au pont Mirabeau n'est pas une référence décorative : c'est un clin d'œil cohérent, le pont de l'amour qui passe étant aussi celui où commence et finit cette aventure. La rupture finale — la belle partie « sur la Rive Droite » avec un vieux Crésus — est traitée sur le même ton léger, et les larmes qui font grossir la Seine restent franchement comiques. Brassens règle l'affaire sans amertume : un nouveau coup de chapeau à Apollinaire, et c'est plié.
Strophe 1
J'avais dix-huit ans
Tout juste et quittant
Ma ville natale,
Un beau jour, ô gué !
Je vins débarquer
Dans la capitale.
J'entrai pas aux cris
D'"À nous deux, Paris !"
En Île-de-France,
Que ton Rastignac
N'ait cure, ô Balzac,
De ma concurrence,
De ma concurrence.
Strophe 2
Gens en place, dormez
Sans vous alarmer,
Rien ne vous menace :
Ce n'est qu'un jeune sot
Qui monte à l'assaut
Du p'tit Montparnasse.
On n's'étonn'ra pas
Si mes premiers pas
Tout droit me menèrent
Au pont Mirabeau
Pour un coup d' chapeau
À l'Apollinaire,
À l'Apollinaire.
Strophe 3
Bec enfariné
Pouvais-je deviner
Le remue-ménage
Que dans mon destin
Causerait soudain
Ce pélerinage ?
Que circonvenu
Mon coeur ingénu
Allait faire des siennes
Tomber amoureux
De sa toute pre-
Mière parisienne,
Mière parisienne.
Strophe 4
N'anticipons pas,
Sur la berge en bas
Tout contre une pile,
La belle tâchait
D' fair' des ricochets
D'un' main malhabile.
Moi, dans ce temps-là
— Je n' dis pas cela
En bombant le torse,
L'air avantageux —
J'étais à ce jeu
De première force,
De première force.
Strophe 5
Tu m' donn's un baiser,
Ai-je proposé
À la demoiselle ;
Et moi, sans retard
J' t'apprends de cet art
Toutes les ficelles.
Affaire conclue,
En une heure elle eut,
L'adresse requise.
En échange, moi,
J' cueillis plein d'émoi
Ses lèvres exquises,
Ses lèvres exquises.
Strophe 6
Et durant un temps
— Les journaux d'antan
D'ailleurs le relatent —
Fallait se lever
Matin pour trouver
Une pierre plate.
On redessina
Du pont d'Iéna
Au pont Alexandre
Jusqu'à Saint-Michel,
Mais à notre échelle,
La Carte du Tendre,
La Carte du Tendre.
Strophe 7
Mais c'était trop beau :
Au pont Mirabeau
La belle volage
Un jour se perchait
Sur un ricochet
Et gagnait le large.
Ell' me fit faux-bond
Pour un vieux barbon,
La petite ingrate,
Un Crésus vivant,
Détail aggravant,
Sur la Rive Droite,
Sur la Rive Droite.
Strophe 8
J'en pleurai pas mal,
Le flux lacrymal
Me fit la quinzaine ;
Au viaduc d'Auteuil
Paraît qu'à vue d'œil
Grossissait la Seine.
Et si, pont d' l'Alma,
J'ai pas noyé ma
Détresse ineffable,
C'est qu' l'eau coulant sous
Les pieds du zouzou
Était imbuvable,
Était imbuvable.
Strophe 9
Et qu' j'avais acquis
Cett' conviction qui
Du reste me navre,
Que mort ou vivant
Ce n'est pas souvent
Qu'on arrive au havre.
Nous attristons pas,
Allons de ce pas
Donner, débonnaires,
Au pont Mirabeau
Un coup de chapeau
À l'Apollinaire,
À l'Apollinaire.
← Retour