L'inestimable sceau

Analyse littéraire
Le ressort comique repose sur un jeu de langage à double fond que Brassens assume pleinement : le « trou » creusé par les « parties dodues » de la belle est traité avec une gravité feinte, comme s'il s'agissait d'une relique. Ce décalage entre l'objet dérisoire et le ton de la déploration amoureuse produit l'essentiel de l'effet, renforcé par la chute finale où le narrateur s'imagine emporter le sable « grain par grain, seau par seau » — geste absurde présenté comme un acte de piété. Le titre lui-même condense toute l'astuce : « l'inestimable sceau » fait entendre à la fois le sceau précieux — l'empreinte unique de ses formes dans le sable — et le seau dérisoire qu'il faudrait pour le transporter. La référence à « La Supplique » glissée dans la bouche de la volage est un clin d'œil d'auteur à lui-même, où Brassens se moque de sa propre posture de poète-victime en laissant son personnage féminin la retourner contre lui. Quant à la guitare invoquée pour justifier qu'il ne peut pas reproduire le bras d'honneur, c'est une pirouette scénique typique, qui brise l'illusion du récit pour faire sourire le public sans jamais quitter le registre de la tendresse goguenarde.
Strophe 1
Ma mie, en ce temps-là, chaque année au mois d'août,
Se campait sur la grève, et ça m'était très doux
D'ainsi la voir en place.
Dans cette position, pour se désennuyer,
Sans jamais une erreur, ell' comptait les noyés
En suçant de la glace.
Strophe 2
Ses aimables rondeurs avaient fait à la fin
Un joli petit trou parmi le sable fin,
Une niche idéale.
Quand je voulais partir, elle entrait en courroux,
En disant : "C'est trop tôt, j'ai pas fini mon trou ;
C'est pas le trou des Halles."
Strophe 3
Près d'elle, un jour, passa superbe un ange blond,
Un bellâtre, un belître au torse d'Apollon,
Une espèce d'athlète.
Comme mue d'un ressort, dressée sur son séant,
Elle partit avec cet homme de néant,
Costaud de la Villette.
Strophe 4
La volage, en volant vers ce nouveau bonheur,
Me fit un pied de nez doublé d'un bras d'honneur,
Adorable pimbêche !
J'hésite à simuler ce geste : il est trop bas.
On vous l'a souvent fait, d'ailleurs je ne peux pas :
La guitare m'empêche !
Strophe 5
J'eus beau la supplier : "De grâce, ma Nini,
Rassieds-toi, rassieds-toi : ton trou n'est pas fini."
D'une voix sans réplique,
"Je m'en fous, cria-t-elle, et puisqu'il te plaît tant,
C'est l'instant ou jamais de t'enfouir dedans :
T'as bien fait "La Supplique" !"
Strophe 6
Et je retournai voir, morfondu de chagrin,
La trace laissée par la chute de ses reins,
Par ses parties dodues.
J'ai cherché, recherché, fébrile jusqu'au soir,
L'endroit où elle avait coutume de s'asseoir,
Ce fut peine perdue.
Strophe 7
La vague indifférente, hélas ! avait roulé,
Avait fait plage rase, avait annihilé
L'empreinte de ses sphères.
Si j'avais retrouvé l'inestimable sceau,
Je l'aurais emporté, grain par grain, seau par seau,
Mais m'eût-on laissé faire ?
← Retour