L'Orage

L'Orage
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Analyse littéraire
Dès les premiers vers, Brassens retourne le registre attendu : le « beau temps » dégoûte, le « bel azur » met en rage, et c'est le tonnerre de novembre qui livre « le plus grand amour ». Cette inversion n'est pas un jeu formel gratuit — elle est portée par une logique narrative rigoureuse, où la tempête fait office de providence concrète : c'est parce que le mari vend des paratonnerres qu'il est dehors par mauvais temps, c'est parce qu'il est dehors que la voisine frappe à la porte. La question lancée au mari — « Toi qui sèmes des paratonnerres à foison, que n'en as-tu planté sur ta propre maison ? » — retourne contre lui son propre métier avec une précision qui tient autant du comique que de la justice poétique. Le retournement final est plus amer : le même commerce qui avait rendu possible la rencontre emporte désormais la femme « vers les cieux toujours bleus, des pays imbéciles où jamais il ne pleut », laissant le narrateur seul à « faire les yeux doux au moindre cumulus », guettant un orage qui ne reviendra pas. La chanson se referme sur une image délicate — « le dessin d'une petite fleur » gravé par le « coup de foudre assassin » — qui donne à ce récit de cocuage burlesque une tonalité sincèrement mélancolique, sans jamais se départir du sourire.
Strophe 1
Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et m' fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qui m' fut donné sur terre
Je l' dois au mauvais temps, je l' dois à Jupiter,
Il me tomba d'un ciel d'orage.
Strophe 2
Par un soir de novembre, à cheval sur les toits,
Un vrai tonnerr' de Brest, avec des cris d' putois,
Allumait ses feux d'artifice.
Bondissant de sa couche en costume de nuit,
Ma voisine affolée vint cogner à mon huis
En réclamant mes bons offices.
Strophe 3
« Je suis seule et j'ai peur, ouvrez-moi, par pitié,
Mon époux vient d' partir faire son dur métier,
Pauvre malheureux mercenaire,
Contraint d' coucher dehors quand il fait mauvais temps,
Pour la bonne raison qu'il est représentant
D'un' maison de paratonnerres. »
Strophe 4
En bénissant le nom de Benjamin Franklin,
Je l'ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins,
Et puis l'amour a fait le reste !
Toi qui sèmes des paratonnerre' à foison,
Que n'en as-tu planté sur ta propre maison ?
Erreur on ne peut plus funeste...
Strophe 5
Quand Jupiter alla se faire entendre ailleurs,
La belle, ayant enfin conjuré sa frayeur
Et recouvré tout son courage,
Rentra dans ses foyers fair' sécher son mari
En m' donnant rendez-vous les jours d'intempérie,
Rendez-vous au prochain orage.
Strophe 6
À partir de ce jour j' n'ai plus baissé les yeux,
J'ai consacré mon temps à contempler les cieux,
À regarder passer les nues,
À guetter les stratus, à lorgner les nimbus,
À faire les yeux doux au moindre cumulus,
Mais elle n'est pas revenue.
Strophe 7
Son bonhomm' de mari avait tant fait d'affaires,
Tant vendu ce soir-là de petits bouts de fer,
Qu'il était dev'nu millionnaire
Et l'avait emmenée vers les cieux toujours bleus,
Des pays imbécile' où jamais il ne pleut,
Où l'on ne sait rien du tonnerre.
Strophe 8
Dieu fass' que ma complainte aille, tambour battant,
Lui parler de la pluie, lui parler du gros temps
Auxquels on a t'nu tête ensemble,
Lui conter qu'un certain coup de foudre assassin
Dans le mill' de mon cœur a laissé le dessin
D'un' petit' fleur qui lui ressemble...
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