L'Orphelin

Interprété par Jean Bertola
Analyse littéraire
Brassens installe dès le premier vers un paradoxe savoureux : l'orphelin, figure traditionnelle de la pitié, se révèle être le grand gagnant de l'histoire. La perte des parents s'accompagne d'un catalogue de privilèges énoncés avec une précision comique — « la meilleure part du gâteau », « plus d'école », le traitement de « pacha », les « clins d'œil » des filles — comme si le deuil n'était qu'une porte d'entrée vers un statut enviable. Mais l'anecdote du « flic » change de registre : quand l'orphelin adulte tente de faire valoir ce statut face à une « brute » qui lui répond « je m'en fous », la mécanique compassionnelle se grippe, et c'est la société entière qui se retrouve moquée pour n'avoir accordé ses faveurs qu'à l'orphelin d'âge tendre. Le conseil final — « dépêche-toi » d'être orphelin pendant qu'il est encore temps — pousse le cynisme jusqu'à son terme logique, en traitant la mort des parents comme une opportunité à ne pas rater. Et puis, sans crier gare, les deux derniers couplets lâchent le masque : « les plaies du cœur guérissent mal », dit Brassens en son propre nom, et toute la pirouette comique révèle ce qu'elle dissimulait — non pas une leçon, mais une blessure.
Strophe 1
Sauf dans le cas fréquent, hélas !
Où ce sont de vrais dégueulasses,
On ne devrait perdre jamais
Ses père et mère, bien sûr, mais
À moins d'être un petit malin
Qui meurt avant d'être orphelin,
Ou un infortuné bâtard,
Ça nous pend au nez tôt ou tard.
Strophe 2
Quand se drapant dans un linceul
Ses parents le laissent tout seul,
Le petit orphelin, ma foi,
Est bien à plaindre. Toutefois,
Sans aller jusqu'à décréter
Qu'il devient un enfant gâté,
Disons que dans son affliction
Il trouve des compensations.
Strophe 3
D'abord au dessert aussitôt
La meilleure part du gâteau,
Et puis plus d'école, pardi
La semaine aux quatre-jeudis.
On le traite comme un pacha,
À sa place on fouette le chat,
Et le trouvant très chic en deuil,
Les filles lui font des clins d'œil.
Strophe 4
Il serait par trop saugrenu
D'énumérer par le menu
Les faveurs et les passe-droits
Qu'en l'occurrence on lui octroie.
Tirant même un tel bénéfice
En perdant leurs parents, des fils
Dénaturés regrettent de
N'en avoir à perdre que deux.
Strophe 5
Hier j'ai dit à un animal
De flic qui me voulait du mal :
"Je suis orphelin, savez-vous ?"
Il me répondit : "Je m'en fous."
J'aurais eu quarante ans de moins,
Je suis sûr que par les témoins
La brute aurait été mouchée.
Mais ces lâches n'ont pas bougé.
Strophe 6
Aussi mon enfant si tu dois
Être orphelin, dépêche-toi.
Tant qu'à perdre tes chers parents,
Petit, n'attends pas d'être grand :
L'orphelin d'âge canonique
Personne ne le plaint : bernique !
Et pour tout le monde il demeure
Orphelin de la onzième heure.
Strophe 7
Celui qui a fait cette chanson
A voulu dire à sa façon,
Que la perte des vieux est par-
Fois perte sèche, blague à part.
Avec l'âge c'est bien normal,
Les plaies du cœur guérissent mal.
Souventes fois même, salut !
Elles ne se referment plus.
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