Marinette
Analyse littéraire
Le ressort comique de « Marinette » repose entièrement sur une mécanique de répétition : à chaque couplet, le narrateur arrive trop tard, trop peu, ou complètement à côté, et le refrain — « avec mon/ma p'tit… j'avais l'air d'un con ma mère » — sanctionne l'échec avec la même placidité désarmée. Ce que Brassens réussit, c'est de faire monter les enjeux tout en maintenant le même écart absurde : on passe du pot de moutarde au revolver, puis à la couronne mortuaire, sans que le ton ne bascule jamais dans le pathétique. La « belle, la traîtresse » dévore tout sur son passage — l'opéra, l'automobile, un « sal' typ' », même la mort — et le narrateur, toujours en retard d'un geste, se retrouve à chaque fois avec son petit objet dérisoire entre les mains. Ce n'est pas tant l'amour qui est moqué que la fidélité obstinée à un rôle — celui du soupirant — que les événements ont depuis longtemps rendu caduc. La résurrection finale de Marinette, qui transforme même le deuil en humiliation supplémentaire, est la chute parfaite d'une chanson qui tient tout entière dans ce plaisir de l'escalade absurde.
Strophe 1
Quand j'ai couru chanter ma p'tite chanson pour Marinette
La belle, la traîtresse était allée à l'Opéra...
Avec ma p'tit' chanson, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma p'tit' chanson, j'avais l'air d'un con.
Strophe 2
Quand j'ai couru porter mon pot d' moutarde à Marinette
La belle, la traîtresse avait déjà fini d' dîner...
Avec mon petit pot, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon petit pot, j'avais l'air d'un con.
Strophe 3
Quand j'offris pour étrennes un' bicyclette à Marinette
La belle, la traîtresse avait acheté une auto...
Avec mon p'tit vélo, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon p'tit vélo, j'avais l'air d'un con.
Strophe 4
Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous de Marinette
La bell' disait : "J' t'adore" à un sal' typ' qui l'embrassait...
Avec mon bouquet d' fleurs, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon bouquet d' fleurs, j'avais l'air d'un con.
Strophe 5
Quand j'ai couru brûler la p'tit' cervelle à Marinette
La belle était déjà morte d'un rhume mal placé...
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con.
Strophe 6
Quand j'ai couru, lugubre, à l'enterr'ment de Marinette
La belle, la traîtresse était déjà ressuscitée...
Avec ma p'tit couronn', j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma p'tit couronn', j'avais l'air d'un con.